Moutier et ses 7732 habitants sont un enjeu déterminant de la Question jurassienne. Son levier, même. La courte majorité antiséparatiste (70 voix) lors du plébiscite du 23 juin 1974 a précipité la fracture entre les deux Juras. Restée bernoise, la Prévôté a pourtant à sa tête, depuis 1982, une majorité séparatiste qui pèse, avec plus ou moins de succès, sur l'évolution du conflit jurassien.

Lorsqu'ils ont signé la paix des braves le 24 mars 1994, abandonnant la logique de la confrontation au profit de celle du partenariat, les gouvernements bernois et jurassien, sous l'égide du Conseil fédéral, ont adopté un paragraphe particulier qui réserve le sort de Moutier, confirmant son rôle clé.

En novembre 1998, le maire, Maxime Zuber, a tenté de forcer le destin en organisant un scrutin consultatif d'autodétermination, qui a tourné au fiasco pour lui: avec 41 voix d'écart, les Prévôtois ont souhaité rester bernois. Ou, plus justement, ceux qui ont fait pencher la balance ont privilégié une solution globale à la Question jurassienne, plutôt que la voie solitaire de Moutier.

Les idées fortes de l'AIJ

Depuis lors, Moutier a mis sous le boisseau ses aspirations à intégrer le canton du Jura pour donner sa chance au processus concerté de l'Assemblée interjurassienne. Qui a formulé des idées fortes en 2000 (résolution 44) et en 2004, avec le projet d'étude de ce que serait un Jura réunifié.

Mais l'adoption par le parlement jurassien le 17 novembre de l'initiative «Un seul Jura» a fait resurgir les vieux démons. Menacée d'implosion par ses membres antiséparatistes, l'AIJ a reculé et gelé le lancement de son étude, s'estimant doublée par «Un seul Jura», qui demande au Jura de présenter une offre de souveraineté cantonale partagée au Jura bernois. L'AIJ s'en remet à la conférence tripartite, qui réunit les gouvernements bernois et jurassien en compagnie de Christoph Blocher (LT du 21.12.2004).

Patiente, Moutier n'est toutefois pas disposée à s'accommoder de blocages et encore moins de rebuffades. Maxime Zuber et son exécutif ont écrit eux aussi à la conférence tripartite. Pour réaffirmer leur attachement à une solution globale de la Question jurassienne (donc à la réunification). Y ajoutant la pression d'une possible résurgence de la voie communaliste, si l'étude d'un Jura réunifié devait être écartée.

Vote d'autodétermination pas exclu

Ayant beaucoup appris de l'échec de 1998, Maxime Zuber a rédigé un texte fin et pointu, qui fustige les tergiversations des cantons de Berne et du Jura. Il se garde de toute menace tonitruante, en particulier celle d'organiser dans sa ville un nouveau vote d'autodétermination. Mais il ne l'exclut pas. Et s'il devait survenir, il en rejette d'ores et déjà la responsabilité sur les membres de la tripartite. Si vous gelez l'étude de l'AIJ, dit-il, vous déclenchez la procédure de rattachement de Moutier au Jura.

Après avoir été sous-traitée depuis 1994 à une Assemblée interjurassienne fragile et dépourvue de pouvoir, impuissante lorsque ses propositions sont torpillées par Berne (surtout) et Delémont, la Question jurassienne retourne sur la table des gouvernements fédéral, bernois et jurassien. Auxquels l'alternative suivante est posée: ils exigent que l'Interjurassienne produise dans les deux ans l'étude annoncée d'un Jura réunifié, pour permettre ensuite aux populations concernées de se prononcer – il faut pour cela que le Jura gèle son initiative; ou ils atermoient, prétextant que le blocage vient de «Un seul Jura», et accréditent alors la voie solitaire de Moutier. Ce dont personne ne veut, à Berne, à Delémont et encore moins dans le Jura bernois. Réponse de la tripartite ces prochaines semaines.