Le conflit avec la Libye pourrait durer, ce qui ne veut pas dire qu'il s'aggrave, selon les observateurs. Les diplomates relèvent que le périmètre de la crise demeure, à Tripoli, étroitement et soigneusement circonscrit, et qu'il n'a pas été transformé en croisade nationale contre la Suisse.

D'un côté, le clan au pouvoir juge inacceptable que l'un des siens ait été «maltraité» par la justice helvétique. D'un autre côté, Hannibal Kadhafi n'est pas extrêmement populaire dans sa patrie, son comportement à l'extérieur du pays est loin d'être à son avantage et Tripoli n'a pas intérêt à trop le mettre en évidence. Entre la Suisse et la Libye, cette affaire demeure un conflit de basse intensité, avec des mesures soigneusement calibrées par un régime qui contrôle tout, jusqu'au nombre des manifestants et aux slogans proférés devant l'ambassade de Suisse.

Dynamique propre

Agité au début et bénéficiant d'un très fort écho médiatique, l'embargo pétrolier n'a ainsi pas connu le commencement d'un début de mise à exécution. Emprisonnés durant quelques jours dans des conditions éprouvantes destinées à émouvoir l'opinion publique helvétique, les deux «otages» suisses ont été rapidement libérés sous caution. Reste la fermeture des entreprises helvétiques en Libye, qui pourrait devenir particulièrement gênante si les choses duraient vraiment trop longtemps.

Ce genre de crise a sa dynamique propre avec ses pics de tension et ses espaces de négociation. Les choses pourraient durer quelques jours, voire quelques semaines, sans que cela traduise nécessairement une péjoration de la situation. Une solution doit être trouvée à Genève et à Berne.

A Genève parce que c'est à la justice genevoise de clore l'affaire d'une manière ou d'une autre, le plus vraisemblablement en obtenant un retrait de la plainte des deux domestiques du couple Kadhafi, sous conditions probablement.

A Berne, parce que, même s'ils comprennent sans doute beaucoup mieux les subtilités du fédéralisme et de la séparation des pouvoirs qu'on ne l'imagine, les Libyens attendent, dans ce qui ressemble à une affaire d'Etat, une réponse de la Confédération et non d'un canton.

La Suisse ne va certainement pas présenter des excuses à proprement parler. Les deux parties sont en train ou vont devoir négocier une formulation permettant à chacune d'elles d'éviter de perdre la face, quelque chose qui puisse passer à Berne pour une forme d'explication et en même temps à Tripoli pour une forme d'excuses. Les ressources de la diplomatie sont à cet égard infinies. Le déplacement d'un représentant du Conseil fédéral, qu'il s'agisse du président de la Confédération, Pascal Couchepin, ou de la ministre des Affaires étrangères, Micheline Calmy-Rey, fait sans doute également partie de la négociation.

Grande discrétion

La plus grande discrétion règne par ailleurs autour des interventions qu'auraient pu faire pour appuyer Berne certains Etats amis, en plus de la démarche téléphonique de la commissaire européenne aux Affaires étrangères. Une intervention qui est loin d'être anodine, puisque Benita Ferrero-Waldner avait pris une part active au processus de libération des infirmières bulgares.

Une discrétion non moins épaisse régit également les relations entre Berne et Genève. Il y aura sûrement aussi quelques explications après coup entre la Berne fédérale et le gouvernement genevois, où s'expriment quelques reproches et où l'on se sent quelque peu abandonné.

En recoupant des propos émanant de plusieurs sources, on croit comprendre que la demande de précisions adressée par l'autorité genevoise à Berne au sujet de l'immunité diplomatique d'Hannibal Kadhafi, avant, pendant ou après l'intervention de la police, aurait été traitée de façon suboptimale au Département des affaires étrangères.

Culture genevoise

C'est tout de même une chance, insiste un observateur, que cette affaire relève du département de Micheline Calmy-Rey. A Berne la culture politique, policière et judiciaire du canton passe pour à peine moins exotique que celle de contrées sises au sud de la Méditerranée. Au moins la ministre des Affaires étrangères la comprend-elle et l'on peut imaginer ce qu'il en serait si Moritz Leuenberger ou Eveline Widmer-Schlumpf étaient chargés du dossier.