«Le Bélier n'a aucun message. Il injurie, il casse.» Au surlendemain du Marché-Concours de Saignelégier, au cours duquel les jeunes séparatistes, mêlés aux altermondialistes, ont perturbé le banquet officiel et injurié Christoph Blocher, Jean-François Roth a brisé un tabou: le ministre jurassien s'interroge sur la pertinence des actions menées par le groupe Bélier (LT du 16.08.2005). Dans la foulée, à la Radio romande, l'ancien ministre François Lachat a déclaré que le Bélier n'est plus digne de confiance et de respect. Son existence n'a plus de sens, dit-il.

Il n'est pas dénué d'à-propos de se demander comment, en invectivant Christoph Blocher et en tambourinant aux fenêtres de la patinoire de Saignelégier avec la hampe des drapeaux jurassiens, le Bélier fait avancer la cause qui lui sert de raison d'être, la réunification. Et s'il ne nuit pas plutôt à «son» Jura.

En ouvrant le procès du Bélier, Jean-François Roth entame une nécessaire introspection des Jurassiens, qui peinent à se projeter dans l'avenir.

Le Bélier, un aiguillon

Le Groupe Bélier a une histoire. Il a été créé en 1962 par l'un des leaders du mouvement séparatiste, Marcel Brêchet. Avec un triple objectif: redynamiser la lutte jurassienne, engluée à l'époque, mobiliser la jeunesse, et réaliser des actions spectaculaires et humoristiques pour montrer à l'opinion suisse la détermination des Jurassiens à se séparer de Berne et à créer leur canton pour sauvegarder leur identité culturelle.

Avec fougue et zèle le Bélier, qui a compté jusqu'à mille adhérents, a si bien rempli son mandat qu'il a joué un rôle déterminant dans l'aboutissement du combat jurassien. Puis, le canton créé en 1979, nombre de Béliers ont remplacé le T-shirt blanc par le costard de notable et se sont installés aux postes clés de l'Etat, évoquant à l'heure du café les folles et glorieuses opérations à Berne ou Bruxelles, comme de vieux combattants, générant respect et tendresse.

Le Bélier a dû réorienter ses stratégies et réclamer sans nuance la réunification. Il n'a pas assimilé le transfert de la Question jurassienne du pavé vers le dialogue institutionnalisé.

Le mouvement a perdu ses repères et ses leaders. Il a connu une première dérive qui aurait pu lui être fatale, marquée par le drame de janvier 1993, lorsque le militant Christophe Bader a été tué à Berne par la bombe qu'il allait déposer.

Un groupe largué

Le Groupe Bélier d'aujourd'hui, composé de jeunes militants qui n'étaient pas nés lors du plébiscite de 1974, est largué. Il fonctionne en autarcie, sans relais et sans mentor susceptible de l'aiguiller et de contenir ses excès. A l'époque, Roland Béguelin devait donner sa bénédiction aux opérations prévues par les jeunes séparatistes.

Le Bélier a par ailleurs la fâcheuse tendance de se disperser. Il combat l'armée, l'officialité suisse, Christoph Blocher. Sans lien avec sa raison d'être: la réunification. Il va jusqu'à causer du tort à «son» Jura. En brûlant un drapeau suisse le 24 septembre dernier à Delémont, il a fait l'unanimité contre lui.

Silence complice

Monument de la lutte séparatiste, le Bélier est toutefois resté un symbole. Inattaquable, sous peine d'être accusé d'anti-patriotisme. La classe politique jurassienne a alors opté pour le silence hypocrite et lâche. Tout au plus reconnaissait-on que les actions récentes des jeunes séparatistes manquaient d'originalité, mais ils sont si jeunes.

En fait, en éludant le débat autour du Bélier, les Jurassiens se sont évité une délicate introspection patriotique. Faire le procès du Bélier ne se limite pas à condamner ou non les dérives d'une bande de jeunes. C'est s'interroger sur son rapport au nationalisme cantonal, sur son envie de partager ou non l'autonomie cantonale si chèrement acquise avec le Jura bernois, c'est prendre le risque de devoir couper le cordon ombilical avec la glorieuse lutte pour l'indépendance. C'est reconnaître qu'il ne suffit pas de crier «réunification» et de chanter la Rauracienne pour convaincre les Jurassiens bernois. C'est admettre que l'époque plébiscitaire est révolue. C'est regarder vers l'avenir plutôt que de toujours en référer au passé.

L'ambiguïté du drapeau

Le procès du Bélier, réclamé par Jean-François Roth, doit encore lever des ambiguïtés. A commencer par celle, utilisée souvent par les politiques – le ministre de la Coopération le premier – qui présentent le Jura comme un canton impertinent et rebelle. C'est vrai que le Jurassien est volontiers frondeur, parfois même effronté. Mais est-il rebelle? Jusqu'où le discours officiel qui glorifie la rébellion ne fait-il pas le lit de jeunes Béliers qui s'estiment légitimés à pousser l'insoumission jusqu'à injurier et casser?

Autre ambiguïté, carrément néfaste au Jura: l'abus d'utilisation par le Bélier du drapeau jurassien. Etendard de la lutte devenu emblème officiel du canton, l'écusson jurassien est désormais à la fois signe distinctif du 23e canton et drapeau de combat. Le raccourci Jurassien = Bélier s'explique ainsi aisément. Le cliché nuit gravement à l'image et à la crédibilité du canton du Jura, de ses autorités, à son économie et à son tourisme.

La ferme condamnation du ministre de la Coopération ne brise pas seulement un tabou, elle bat en brèche l'impression d'impunité et de chape de plomb qui protégeraient le Bélier. Au point de suspecter la police et la justice de laisser faire, parce que ce sont les jeunes séparatistes. Ce n'est ni à la police ni à la justice de faire le procès du Bélier, les voies de droit sont insuffisantes. La réflexion est l'affaire de tous les Jurassiens, à commencer par ceux qui ont renoncé à porter plainte lorsque le Bélier tague ou détériore le patrimoine. Le monde politique est pressé d'adopter des positions claires. Jean-François Roth a tracé la piste.