Et si l'initiative «Un seul Jura» n'avait été qu'une tempête dans un verre d'eau? C'est ce que l'histoire de la Question jurassienne pourrait retenir de ce texte, qui demande au canton du Jura de faire une offre de souveraineté partagée au Jura bernois.

La semaine dernière, le conseiller fédéral Christoph Blocher a fait le déplacement. C'était mardi. En sa présence, les ministres jurassien et bernois Jean-François Roth et Mario Annoni ont privilégié la concertation à l'affrontement. Ils souhaitent confier à l'Assemblée interjurassienne (AIJ) l'étude d'un canton réunifié.

Le Jura renoncerait à proposer de manière unilatérale son projet de réunification, comme le réclame «Un seul Jura». Ca tombe bien! Dix ans après sa création, l'AIJ avait spontanément décidé d'étudier la réunification, décision confirmée le 15 mars. On retourne à la case départ.

Un chemin balisé

A cette nuance près: sans «Un seul Jura», l'AIJ aurait eu toute latitude pour réaliser son étude. Avec l'initiative, elle devra travailler dans un cadre précis.

Un mandat que le canton du Jura définira dans la loi d'exécution de l'initiative. Jean-François Roth en a élaboré les contours: le texte précise les domaines que l'AIJ devra examiner (organisation et siège des autorités, répartition territoriale de l'administration et des structures para étatiques, avantages et désavantages politiques et économiques de réunir les deux Juras, etc.).

Le chemin est étroit pour Jean-François Roth, coincé entre les exigences d'«Un seul Jura» et la stratégie bernoise de laisser l'AIJ fonctionner «de manière indépendante». Le ministre jurassien devra soumettre le mandat à son homologue bernois et le négocier avec le comité d'initiative d'«Un seul Jura».

«Ma porte est ouverte», affirme Pierre-André Comte, secrétaire général du Mouvement autonomiste jurassien. Un Pierre-André Comte réjoui de voir son initiative «désormais validée par tout le monde». Ça a son importance, dit-il: «Avant, l'Assemblée interjurassienne pouvait agir selon ses humeurs, elle aurait pu échouer dans son étude. Là, elle aura le devoir de rendre une copie. Avancée déterminante: notre initiative a fait admettre à tous les partenaires de la Question jurassienne que le Jura peut présenter une offre de partage de souveraineté au Jura bernois.»

Le Jura ne traînera pas pour adopter la loi. L'Interjurassienne devrait disposer de deux ans pour rendre son projet, pour autant qu'elle dispose de moyens, humains et financiers. Le Jura fournira sa part, d'aucuns craignent que Berne ne se montre pingre.

Toujours tous frères?

A l'horizon 2008, l'étude de l'AIJ reviendra sur le bureau du gouvernement jurassien, qui s'en inspirera pour élaborer son offre de partage de souveraineté. Cette démarche nécessitera vraisemblablement un additif constitutionnel et une votation populaire. Bien installés dans leur petit canton depuis vingt-cinq ans et sourcilleux de leurs acquis, les Jurassiens devront dire s'ils sont prêts à partager leur Etat avec leurs «frères» du Jura bernois.

Ensuite le Jura, Berne et certainement la Confédération devront imaginer une procédure pour qu'en fin de compte, nanti du statut particulier attribué par le canton de Berne et l'offre de souveraineté cantonale partagée du Jura, le Jura bernois choisisse son camp en votation populaire.

Les vicissitudes d'une Question jurassienne imprévisible risquent de perturber le processus. De nombreuses questions restent ouvertes: les initiants d'«Un seul Jura» retireront-ils leur texte par gain de paix ou le garderont-ils comme épée de Damoclès?

Dans sa composition actuelle, dépourvue de pouvoir et de légitimité, fragilisée au moindre soubresaut, l'AIJ est-elle en mesure de produire l'étude de la réunification? La ville de Moutier jouera-t-elle l'aiguillon du processus (avec sa majorité séparatiste, elle menace de passer seule de Berne au Jura, mais privilégie la réunification globale)? Côté bernois, le dossier jurassien est porté depuis quinze ans par Mario Annoni, favorable à la coopération interjurassienne mais pas au rapprochement institutionnel. Il s'en ira au printemps 2006. Quelle stratégie adoptera son successeur?