A une confortable majorité, le parlement jurassien validera, ce mercredi, l'initiative du Mouvement autonomiste jurassien (MAJ) intitulée «Un seul Jura». Muni de 5848 signatures, le texte demande au canton du Jura d'abandonner sa souveraineté et de formuler à l'intention du Jura bernois une offre généreuse de partage de ses acquis cantonaux, pour inciter le «frère du Sud» à l'accompagner dans un nouveau canton à constituer. «Une offre amicale», disent les initiants. «Une offre unilatérale», rétorque le gouvernement, qui craint que la proposition, même fraternelle et alléchante, ne soit pas du goût de Jurassiens bernois méfiants envers tout ce qui vient de Delémont.

La démarche jurassienne mérite explications, surtout qu'elle survient alors que l'institution créée en 1994, justement pour imaginer une issue au conflit jurassien, l'Assemblée interjurassienne (AIJ), se lance dans l'étude de ce que serait un canton du Jura réunifié à six districts.

Un aiguillon. Laissée irrésolue depuis les plébiscites de 1974 et 1975 et officiellement reconnue comme telle, la Question jurassienne ne «progresse» qu'à coups de boutoir. Lancée en 2002, tandis que l'AIJ ronronnait, l'initiative du MAJ est un aiguillon. Qui a produit son effet: à la veille de célébrer ses dix ans, l'AIJ a décidé, à l'unanimité de ses 24 délégués du Jura et du Jura bernois, d'étudier les contours institutionnels d'une entité cantonale des six districts. Le rapport sera remis le 31 décembre 2006 aux cantons de Berne et du Jura.

L'initiative «Un seul Jura» vise le même objectif, mais selon un processus différent: si le travail de l'AIJ résulte du dialogue et de la négociation entre délégués des deux Juras, le texte du MAJ demande au canton du Jura de présenter au Jura bernois une offre spontanée, à prendre ou à laisser.

Problèmes juridiques. S'il en partage le but – la réunification –, le gouvernement jurassien préconise le rejet de l'initiative. En brandissant un avis de droit de l'expert fribourgeois Peter Hänni, qui prétend qu'«Un seul Jura» est contraire à la paix confédérale et signe l'arrêt de mort de l'AIJ. L'argument a été repris par le ministre bernois Mario Annoni et, implicitement, par le conseiller fédéral Christoph Blocher, affirmant tous deux que la validation de l'initiative met en péril l'Assemblée interjurassienne. Plusieurs délégués bernois ont menacé de démissionner de l'AIJ, mais semblent se raviser.

La commission parlementaire jurassienne de la coopération a sollicité un autre avis de droit: le constitutionnaliste jurassien Jean Moritz contredit les conclusions de l'expert Hänni.

Pourquoi le parlement jurassien ne s'en remet-il pas à l'AIJ? C'est la question centrale. En validant «Un seul Jura», le parlement exprime son manque de confiance dans une institution dépourvue de pouvoir, à la merci de ses mandants, les gouvernements bernois et jurassien, plus enclins à freiner l'AIJ qu'à la dynamiser.

Les parlementaires jurassiens, tous partis confondus (avec toutefois quelques réticents), veulent mettre la pression. Tant sur l'AIJ que sur leur gouvernement. Et ils préconisent une interaction entre l'étude de l'AIJ et l'offre jurassienne. Ainsi, la copie interjurassienne inclurait ce que le Jura est disposé à céder au Jura bernois.

Comment le Jura va-t-il s'y prendre? «Hasard» des calendriers, l'étude de l'AIJ tombera en même temps que l'offre du canton du Jura, à fin 2006. Si l'AIJ a défini sa méthode de travail, le processus interne au Jura n'est pas arrêté. Visiblement pas mécontent de mettre le gouvernement dans l'embarras, le parlement se contentera de valider l'initiative, renvoyant la patate chaude à l'exécutif. Sans préciser qui aura la tâche ultra-délicate de proposer, par exemple, que la nouvelle capitale cantonale soit Moutier, que l'hôpital de Porrentruy soit fermé au profit de celui de Saint-Imier, ou que l'office fiscal des Breuleux déménage à Tramelan. Va-t-en-guerre en adoptant l'initiative, le parlement se dérobe au moment de passer à l'acte.

«Un seul Jura» n'est pas l'acte faussement qualifié de belliqueux par les antiséparatistes du Jura bernois qui cachent mal leur nervosité, mais bien, en priorité, un juge de paix pour le canton du Jura. Ou comment passer des discours patriotiques favorables à la réunification à l'application effective du partage de souveraineté.