«Une telle chance, n'importe quel président de commune en rêve. C'est comme six numéros à la loterie.» Les yeux bleus d'Hansueli Kumli s'illuminent. Le syndic d'Andermatt n'en revient toujours pas. Samih Sawiris, multimilliardaire égyptien à la tête d'un empire touristique, a choisi précisément sa commune pour y implanter le village de vacances de tous les superlatifs. A commencer peut-être par... pharaonique!

Manne opportune

Car l'investisseur égyptien voit grand, très grand pour la région au pied du Gothard: sur une surface de 100 hectares, il projette un complexe hôtelier d'au moins 800 lits, un golf de 18 trous, un centre de wellness et des attractions spectaculaires, comme par exemple une plage de sable.

Avec à la clé, la création d'au moins 250 emplois. Une bénédiction pour Andermatt et ses 1300 habitants, tendance à la baisse, depuis que l'armée a réduit massivement sa présence.

A l'entrée du village, figé sous la neige, Hansueli Kumli montre l'emplacement qui pourrait accueillir le centre sportif. «Une chance, le terrain appartient à la commune», lâche-t-il.

Les occasions manquées

L'histoire de ce paisible parc raconte bien les hauts et les bas de la station. C'est là que s'élevait à la fin du XIXe siècle l'hôtel Bellevue, un établissement dans le plus pur style Belle Epoque. Avec ses bains, Andermatt pouvait même rivaliser avec Saint-Moritz. Puis après la Seconde Guerre mondiale, le déclin du tourisme d'été s'accélère. L'armée, présente depuis 1885, prend le relais. Les environs d'Andermatt, truffés de fortins, sont au cœur du réduit national. Le village n'a plus besoin de miser sur le tourisme. L'hôtel Bellevue est utilisé pour les officiers, avant que, laissé à l'abandon, il ne soit rasé.

Une perte incontestable. La commune rêvait toujours d'y installer une piscine couverte, voire une patinoire. Un rêve jamais réalisé faute de moyens.

Vœux de Noël

Pas étonnant que l'annonce de la venue de Samih Sawiris fasse l'effet d'un électrochoc. C'est grâce à l'ancien ambassadeur de Suisse en Egypte, Raimund Kunz, cadre au Département fédéral de la défense, qu'un premier contact avec l'entrepreneur égyptien a pu être établi, il y a plus d'une année.

Samih Sawiris, venu présenter ses plans peu avant Noël dans une salle communale bondée, a des visions ambitieuses: «Huit cents chambres, c'est la masse critique pour intéresser les grands opérateurs de voyages.»

Un tel village de vacances catapulterait Andermatt dans une autre dimension.

Héritage à saisir

«C'est vrai, jusqu'à maintenant, on a essayé de faire avec le peu que l'on a», dit Esther Imhasly, directrice de l'Office du tourisme. Le village dégage en effet un charme endormi d'un autre âge, qu'on a de la peine à imaginer voisinant avec un complexe hôtelier sophistiqué.

Les hauts chalets de bois sombres hérités des Walser et les quelques maisons patriciennes, comme le musée local avec sa façade aux panneaux de bois peints, côtoient des petits immeubles locatifs sans grâce, des hôtels qui ont vu des jours meilleurs et de nombreux cafés aux enseignes criardes, voués par le passé au repos de l'armée.

Pourtant, Samih Sawiris ne tarit pas d'éloges: «Andermatt est un petit village gracieux qui n'a pas encore été dénaturé. Situé à mi-chemin entre Zurich et Milan, il est excellemment desservi par la route. Je ne comprends pas pourquoi d'autres n'ont pas encore eu l'idée d'en faire quelque chose», a-t-il déclaré au SonntagsBlick.

Tous séduits

Le milliardaire a séduit d'emblée la population, touchée par sa simplicité et le sérieux de son engagement. Dans les rues, l'euphorie est palpable. «C'est la meilleure chose qui puisse nous arriver», assure, enthousiaste, la vendeuse à la boulangerie Danioth.

Samih Sawiris a tout pour plaire. Il est prêt à investir beaucoup d'argent, même s'il se refuse pour le moment à articuler un seul chiffre. Il parle parfaitement l'allemand et a même le bon goût d'être chrétien, dissipant la peur des habitants de voir tomber du ciel un cheik et des femmes voilées dans leur communauté.

Même Ursi Blaser, infirmière et membre du comité de la section uranaise de Pro Natura, a été impressionnée par la prestation de l'Egyptien. «Avec son charme oriental, c'est quelqu'un qui comprend son métier. Les images qu'il a montrées de ses autres centres de vacances m'ont rassurée: les constructions s'intègrent très bien dans la nature. Et, à Andermatt, la situation est idéale: le terrain a déjà été défiguré par l'armée.»

Pro Natura trouve donc l'idée positive et compte accompagner le projet dès ses débuts. «Bien sûr, il y a le risque d'une certaine démesure. Mais il faut laisser une chance à Andermatt», conclut l'écologiste.

Un si beau calendrier

Cette euphorie inquiète presque Josef Dittli, conseiller d'Etat radical. «Il faut rester les pieds sur terre. Les obstacles ne manquent pas. A commencer par le calendrier ambitieux de Samih Sawiris.» L'homme d'affaires compte avoir toutes les autorisations en moins de deux ans, donner le premier coup de pioche en 2008 et inaugurer les installations en hiver 2009. Un plan qui ne s'accommoderait pas de longs contentieux juridiques.

Dans l'immédiat, les négociations sont en cours avec les militaires pour l'utilisation des terrains. Une aubaine pour le Département du conseiller fédéral Samuel Schmid, qui cherche à se désengager de la région. Le canton présentera ensuite un plan directeur, avant que l'assemblée de commune, pas avant la fin de l'année dans le meilleur des cas, ne puisse se prononcer.

Même si le chemin est encore long et incertain, les gens d'Andermatt relèvent la tête. «Nous sommes dans tous les médias. Une publicité que nous n'aurions jamais pu nous payer», se réjouit malicieusement le syndic Hansueli Kumli. «Le téléphone ne cesse de sonner», confirme Esther Imhasly: «Tout à coup, on nous demande s'il y a encore des maisons à acheter.»