En l'espace d'une session, André Bugnon a vécu l'un des plus beaux événements de sa carrière, son accession à la présidence du National, mais aussi l'un des moments les plus difficiles de son parcours: l'annonce de l'élection d'Eveline Widmer-Schlumpf qui l'a emporté face à Christoph Blocher. Retour sur une première session mouvementée du premier citoyen du pays.

Le Temps: Quel enseignement tirez-vous de cette session?

André Bugnon: Plus qu'un bilan, je ferai une autoanalyse. Comme je ressens les choses, je m'étais bien préparé à assumer cette présidence. J'ai quand même une certaine expérience politique derrière moi. On est simplement plus observé, à l'échelle du Conseil national par les médias, le public et les parlementaires. S'il y a un mot qui ne passe pas, on vous le fait remarquer. D'une façon générale, cela s'est relativement bien passé. J'ai constaté que je maîtrisais la gestion des dossiers et le déroulement des affaires du parlement, alors même que ça va très vite.

- Vous êtes passé du chaud au froid, de votre élection à l'annonce de celle d'Eveline Widmer-Schlumpf. Comment avez-vous géré ces deux moments?

- Ce n'est pas anodin, je ne suis pas en béton armé. Je suis quelqu'un de très sentimental, mais dans ma fonction, il faut savoir faire abstraction, quelque part, de ses sentiments. Sinon, on vit trop dans l'émotion et ce n'est plus gérable. Mon élection était prévisible, je savais ce que ça impliquait mais je n'en ai pas perdu la tête pour autant. J'ai par contre partagé cet événement avec ma famille, mes amis et mon village. Le 12 décembre n'est pas arrivé comme ça, «ploc»! Les jours précédents, je me suis préparé aux deux éventualités: Blocher réélu ou non. On ne peut pas favoriser une éventualité plutôt qu'une autre. Il est clair que j'aurais souhaité qu'il soit réélu. Automatiquement quand je lis le résultat, il y a une certaine déception même si elle avait été préparée. Mais la vie continue! Il semblerait que j'aie marqué un certain étonnement ce qui prouve que l'être humain est toujours là, heureusement. Après j'annonce le résultat et puis voilà!

- Comment avez-vous vécu les éclats de joie d'une partie de l'hémicycle?

- Ça n'a pas été difficile pour moi. Ici, je fais une analyse froide de cette extériorisation. Je comprends que l'alliance qui avait pour but d'évincer Blocher soit satisfaite. Peu importe qui venait à sa place d'ailleurs. Mais bon, on n'a pas élu n'importe qui. Les applaudissements ont davantage traduit la joie de l'éviction de Christoph Blocher que l'élection de la Grisonne. Les manifestations de certains parlementaires qui ont crié victoire vont dans le sens de ce que l'on a eu reproché à l'UDC, c'est de l'arrogance sans retenue.

- Au sein du groupe UDC, quel rôle avez-vous joué?

- Médiatiquement, je me suis totalement abstenu de parler avant que l'élection du Conseil fédéral soit achevée. Comme président, je ne peux pas. Je respecte simplement les exigences de la fonction. A l'échelle du groupe, j'ai donné mon point de vue. Il m'est apparu qu'il fallait tout faire pour éviter la scission, car ça ferait trop plaisir à certains. J'accepte la décision de passer dans l'opposition. Mais j'ai demandé que l'on définisse ce mot. On ne peut pas dire nous sommes dans l'opposition, «schluss fertig». Qu'est-ce que ça signifie? La ligne directrice reste identique. Nous allons remplir cette ligne et nous appuyer sur les différents groupes et conseillers fédéraux qui iront dans cette direction. On ne va quand même pas combattre nos propres objectifs. Vu que nous sommes moins bien représentés au gouvernement, on peut imaginer que nous serons plus souvent dans l'opposition.

- L'UDC donne l'impression de ne pas s'être préparée à cette éventuelle éviction...

- Quand vous élaborez une stratégie dans un parti, vous élaborez quelque chose de constructif. C'est plus difficile d'élaborer une stratégie d'opposition. Avant le 12 décembre, l'échec n'est resté qu'à l'état d'hypothèse. Nous n'avons tout simplement pas privilégié la stratégie de réaction par rapport à celle de l'action. Par ailleurs, avant de définir véritablement le mot «opposition», il faut la vivre.

- Que s'est-il passé après qu'Eveline Widmer-Schlumpf a accepté son élection?

- Il faut d'abord parler de la veille. Certains m'ont reproché d'avoir assermenté le Conseil fédéral en l'absence d'Eveline Widmer-Schlumpf. Le président, dans ce genre de moments, doit prendre seul les décisions. J'ai donc assermenté le gouvernement, j'ai passé à l'élection du président, Pascal Couchepin, qui a pu se rendre le lendemain en Valais. Vous imaginez les Valaisans qui se seraient dits: «A cause de Bugnon on ne fait pas la fête?» C'est impossible. Couchepin m'a dit merci, tout le Valais m'a dit merci. Le lendemain, j'ai vu Eveline Widmer-Schlumpf avant la séance du National. Je lui ai demandé: «C'est oui ou non, tu acceptes?» Elle m'a dit qu'elle acceptait. Je lui ai précisé que Caspar Baader souhaitait prendre la parole et qu'il n'allait pas être tendre. J'ai eu son accord. La veille, on m'a reproché d'aller vite en besogne, le lendemain on m'a dit que je n'allais pas assez vite. J'ai été surpris par les huissiers, qui se sont emparés d'elle et l'ont tout de suite amenée devant la tribune pour l'assermentation. Je ne pouvais plus couper Caspar Baader. J'ai compris l'anomalie de la situation. Je n'avais pas imaginé les choses comme ça et je me suis donc excusé.

- Quel plaisir avez-vous eu à vous rendre aux festivités de la nouvelle conseillère fédérale?

- En tant que président, j'assume ma fonction. J'ai dû y aller. On peut prendre ça comme une obligation. Mais j'admets la démocratie et son fonctionnement, j'ai donc pris du plaisir. Ce que je n'aime pas dans ces moments-là, c'est le manque d'intelligence de certaines personnes qui ont élaboré cette élection et qui vous font avaler des couleuvres. Je ne suis pas viscéralement méchant, du coup je ne comprends pas que l'on puisse l'être. Je vais être honnête: certains socialistes et des Verts m'ont félicité pour mon travail. Par contre, ce matin (ndlr: vendredi), un écologiste m'a à peine salué. Mais vous savez, après soixante ans d'expérience de vie, de responsabilités, d'engagements, on devient philosophe...