C'est le choc. «Un colosse s'effondre», constate le syndic de Lausanne, Jean-Jacques Schilt, qui déplore cette perte pour l'image et les finances de la ville. Jacqueline Maurer, la cheffe du département cantonal de l'économie, dit avoir de la peine à exprimer son émotion: la maison André était un fleuron de l'économie vaudoise, dans un domaine rare, dont le canton était fier. Les difficultés étaient connues, mais malgré le coup de tonnerre de janvier, ces responsables politiques espéraient un arrangement avec les banques. De là à imaginer qu'on en arrive au sursis concordataire…

La consternation s'étend bien au-delà des employés directement concernés. Pour les anciens aussi, la nouvelle est dure. «Je suis ému et triste, mais aussi surpris par la soudaineté du démontage, car c'était un empire dont nous-mêmes ne connaissions pas l'ampleur réelle», déclare Pascal Henchoz, qui a travaillé au secteur Afrique de 1979 à 1982 et qui dirige actuellement les Transports publics lausannois (TL). Contrairement à beaucoup d'autres, Pascal Henchoz n'a passé que peu d'années dans l'entreprise, mais il est resté marqué par son passage dans ce «groupe dynamique, où il a fait ses armes et où il se sentait bien». L'émotion parfois est teintée de colère. «Mon écœurement est immense devant un tel gâchis», explique un directeur retraité qui pendant quarante ans a partagé la vie de la maison.

En trois générations, les André ont fait de leur épicerie familiale, fondée à Nyon en 1877, l'un des cinq grands du commerce mondial des matières premières agricoles. De son siège lausannois, le groupe aurait pu dire qu'il régnait sur un empire sur lequel le soleil ne se couche jamais. Il se gardait bien de le dire. Jusqu'à très récemment, il a géré ses énormes affaires comme un secret de famille, à l'écart de la politique, loin de toute mondanité, n'entretenant que peu de liens avec le monde patronal local. Il ne publiait même pas le moindre rapport annuel, véritable anachronisme dans un univers économique prétendant à la transparence. A défaut de communication, cette discrétion proverbiale, liée aux convictions religieuses de la famille, a fini par alimenter un véritable mythe.

Selon un connaisseur de l'entreprise, ce silence résultait d'une conjonction entre les impératifs commerciaux de la branche et l'appartenance des André à la communauté darbyste, une variante particulièrement rigoureuse de la mouvance évangélique: «Les autres grands du commerce mondial des grains, un domaine dans lequel le secret est primordial, restent tous en mains de familles à fortes convictions religieuses, à part peut-être l'américain Cargill, partiellement coté en Bourse.»

«Etre et ne pas paraître.» C'est la règle de la maison qui s'applique à tout le personnel. «Mais sur le plan strictement religieux, il n'y avait aucun prosélytisme, raconte la députée Eliane Rey, qui a travaillé pendant dix ans chez André & Cie. Les exigences étaient fortes, on travaillait très dur.» Mais la maison était gérée à l'ancienne, selon le mode paternaliste, et c'était un privilège d'en être. Chacun, quelle que soit sa place dans l'entreprise, pouvait avoir la conviction qu'il était connu du patron. Dernier acte peut-être d'une tradition généreuse, les propriétaires de la quatrième génération mettent aujourd'hui 20 millions de francs dans le plan social.

Les années 60 à 80 marquent l'apogée de la maison André. La maison fait 15% du tonnage mondial. Le patriarche Georges André, qui étendra pendant bien trop longtemps sans doute son ombre sur son fils et successeur Henri, règne avec son aura incontestée. Le groupe a ses antennes dans une soixantaine de pays, déploie sur les mers la flotte de «Suisse-Atlantique». Sur le plan vaudois et suisse, à travers des liens familiaux et d'affaires au sein de la même communauté religieuse (les vins Bourgeois de Ballaigues ou les moulins de la famille Cuendet à Orbe et Cossonay), l'entreprise constitue le noyau d'un pôle du secteur alimentaire.

Au chemin de Messidor, à Lausanne, le siège du groupe André s'élève au milieu d'un parc. Œuvre de l'architecte Jean Tschumy, l'immeuble de 1964 n'a pas pris une ride. Le plan est triangulaire. Pour l'originalité mais aussi, dit-on, pour épargner quelques beaux cèdres et éviter que les collaborateurs ne travaillent dans des locaux orientés au nord. A l'époque, sa construction avait surpris. C'était bien la première fois qu'André & Cie affichait des signes extérieurs de richesse.

Aujourd'hui, beaucoup de stores sont déjà baissés, les locaux mis en location, peut-être en vente. La ville calcule ce qu'elle va perdre: jusqu'en 1996, la société payait plus d'un million de francs d'impôts. «Je ne vois pas une entreprise d'une telle importance sur laquelle nous aurions aussi peu d'informations, note un expert de la place économique lausannoise. André est en train de mourir comme elle a vécu, dans le secret.»

Collaboration: Patrick Combremont