Vu de Suisse

Andreas Gross: «Moi aussi, j’ai sous-estimé la frustration et le désespoir»

Le politologue et ancien conseiller national (PS/ZH), qui a suivi de près de la campagne américaine, en tire les leçons pour les politiciens européens.

Le Temps: Vous avez passé sept semaines aux Etats-Unis au début de cette campagne, quelle a été votre première impression?

Andreas Gross: Sur place, les discours de Trump m’ont tout de suite rappelé Arnaud Montebourg, qui lors des primaires françaises de 2012 voulait «restaurer la grandeur de la France». Il promet de doubler la croissance, de reconstruire le pays, de réhabiliter les infrastructures. Bien sûr cela ne va pas être facile et il risque à son tour de faire de nouveaux déçus, mais la promesse «on va faire autrement» a porté. Aux Etats-Unis, dans certaines régions, dès que vous sortez de la grande route, vous pouvez avoir l’impression d’être dans le tiers-monde. Il n’a pas d’expérience de gouvernement, mais c’est justement pour ça que je vais voter pour lui m’a dit, dans un salon-lavoir, le premier électeur de Trump que j’ai pu rencontrer.

– Finalement le résultat vous a-t-il surpris?

– Oui, absolument. J’ai moi aussi sous-estimé le ras-le-bol, le désespoir, la frustration, la disponibilité à la révolte. Les démocrates ont perdu la Pennsylvanie et d’autres Etats qui formaient le cœur de leur force, car ils ont perdu les travailleurs blancs qui se sentent abandonnés par l’establishment. Les emplois industriels ont été remplacés par des emplois du tertiaire dont les salaires sont plus bas et les conditions de travail moins défendues par les syndicats. Le salaire moyen a baissé, la moitié de la population n’a pas profité de l’évolution économique. Les anciens producteurs de voiture ne peuvent plus acheter les voitures que d’autres produisent aujourd’hui à leur place! Depuis les mandats de Bill Clinton déjà, la politique a perdu la capacité d’influencer l’économie et de fixer des limites au marché dans l’intérêt des travailleurs. Hillary Clinton a infléchi son discours dans ce sens dans les dernières semaines, mais elle reste l’incarnation d’un establishment qui pense que tout va bien et elle n’a jamais formulé de critique sur l’action de son mari, alors que c’était peut-être une condition pour redorer le blason de la politique.

– Le bilan d’Obama?

– La politique d’Obama vaut sans doute mieux que sa perception dans le public, mais lui aussi s’est éloigné du peuple, qui ne se reconnaît pas dans un personnage aussi parfait, aussi brillant. Il faut aussi tenir compte d’un racisme structurel de la société américaine: une frange importante n’a jamais vraiment accepté l’élection d’un Noir à la présidence et il y a un élément de revanche dans le résultat d’aujourd’hui.

– Vous êtes un admirateur de Bernie Sanders…

– Bernie Sanders a tenu, lui, un discours qui plaisait aux déçus du système. Mais je ne crois pas qu’il aurait pu gagner à la place de Hillary Clinton, il est trop à gauche pour un pays majoritairement conservateur. En disant que les USA ne peuvent plus assumer le rôle de gendarme du monde alors que le pays souffre à l’intérieur, Donald Trump rejoint l’expérience concrète d’une partie de la population, qui passe par-dessus ses propos racistes et sexistes. Hillary Clinton n’a en rien profité d’un «effet femme», la question sociale l’a emporté.

– Une leçon pour les politiciens européens?

– La situation américaine n’est pas si éloignée de la nôtre. Les politiciens doivent absolument réapprendre à écouter et à s’adresser aux milieux non privilégiés qui se sentent laissés à eux-mêmes. Notre époque n’a jamais autant communiqué, mais cette communication est inversement proportionnelle à la capacité d’écoute et de compréhension. La Suisse est en partie moins touchée, grâce au système de démocratie directe, mais la France et l’Allemagne doivent l’admettre: des élections tous les quatre ans cela ne suffit pas. Le discours anti-immigré peut plaire à ceux qui trouvent qu’on s’intéresse trop aux réfugiés, aux minorités et pas assez à la population indigène en difficulté, même s’il ne résout bien sûr aucun problème. Les politiciens doivent faire moins confiance aux médias classiques et aux sondages, mais trouver un chemin direct vers ces électeurs, qui ne demandent au fond rien d’autre qu’un redressement du pouvoir de la politique. On leur a trop parlé de concurrence et de compétitivité, il faut revenir à la solidarité et à l’idée que l’économie peut servir tout le monde et pas seulement ceux qui tirent leur épingle du jeu. Cela ne peut pas se réaliser à mon sens dans le cadre de l’Etat nation, mais dans le cadre d’une Europe fondamentalement rénovée.

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