« Le 12 novembre, Andreas achetait son gramme d’héroïne à 150 francs sous les arbres du Platzspitz, à cent mètres de la gare de Zurich. Depuis plus de trois ans, toutes les drogues du monde, douces et dures, se donnaient rendez-vous sur le plus grand supermarché de la toxicomanie à ciel ouvert toléré en Europe. Tempi passati. Andreas a quitté les allées du Platzspitz un petit matin de décembre. Trop d’obstacles, tout d’un coup: les rondes de police, avec fouilles et arrestations; les préparatifs d’une fermeture intégrale du parc pendant la nuit; l’annonce d’une évacuation dans les mois à venir; et surtout l’exode du marché, la raréfaction des produits, la hausse subite des prix. Depuis, Andreas traîne de refuge en ruelle, il suit une scène qui a réappris à déménager.

Des mafias de trafiquants

La politique de la drogue a donc connu un tournant sans retour cet automne. Sous la pression politique de la minorité bourgeoise et surtout des habitants des quartiers voisins, devant l’explosion de la petite criminalité et des violences entre mafias de trafiquants, le gouvernement zurichois s’est résolu à vider le Platz­spitz de ses occupants. Principe de la nouvelle politique: renvoyer dans leurs communes ou dans leurs cantons d’origine les quelque 75% de toxicomanes qui ne sont pas Zurichois. Pour les autochtones, mais pour ceux-ci seulement, la ville compte mettre en œuvre une politique décentralisée, à l’image d’Amsterdam ou de Francfort, autres villes à la pointe en ce domaine, avec lesquelles Zurich a d’ailleurs lancé une initiative européenne pour faire changer les politiques nationales.

«Le parc de l’enfer» a vécu

Clé des espoirs, pour cette ligue: la libéralisation des drogues douces et le contrôle public du marché des drogues dures. La Suisse en reste loin, pour l’instant. Après des assises nationales d’une petite journée, [le conseiller fédéral chargé du Département de l’intérieur] Flavio Cotti s’est contenté d’annoncer la distribution de drogue dure sous contrôle médical dans des conditions si limitées, en qualité et en nombre, que les responsables municipaux de Berne, Bâle et Zurich désespèrent de pouvoir résoudre leurs problèmes ainsi. Le feu fédéral ne s’est d’ailleurs pas encore mis au vert: trop de pressions contraires, internationales, cantonales, policières, morales, s’exercent contre ce projet. Mais partisans de la ligne dure comme de la ligne douce sont au moins d’accord sur un point: les scènes ouvertes, type Platzspitz, engendrent plus de perversions que de soulagements. «Le parc de l’enfer» zurichois a bel et bien vécu. »