Portrait

Andreas Zivy, l’homme d’affaires suisse qui se bat contre un oligarque russe

La justice russe a déclaré l’homme d’affaires suisse Andreas Zivy en fuite. Son adversaire, l’oligarque russe Dimitri Mazepin, fait ressurgir une vieille affaire de corruption. Le marchand de matières premières se dit «blessé». Il fallait au moins cela pour que le patron d’Ameropa accepte de parler un peu de lui

Les marchands de matière première comme Andreas Zivy sont des gens très discrets. Même si celui-ci corrige d’entrée de jeu: «Je me qualifie de fournisseur agricole.» L’entreprise familiale vend essentiellement des engrais et des semences. Ameropa est présente dans 31 pays, son siège est à l’adresse de la vieille demeure familiale à Binningen (BS).

Très discrets, et aussi peu bavards. Sauf peut-être quand ils se sentent blessés, attaqués, et avec le besoin de le faire savoir. Et c’est le cas d’Andreas Zivy: «Je suis criminalisé.» Il présente une photo de lui extraite d’un magazine russe: «Cette image a été trafiquée… pour que j’aie l’air plus criminel? Plus diabolique?»

Andreas Zivy reçoit Le Temps loin de chez lui, à Zurich, pour évoquer le combat qui l’oppose à l’oligarque russe Dimitri Mazepin. «L’affaire est financière, pas politique», explique-t-il. Alexandre Zivy est un homme de sang-froid. Avant de répondre aux questions, il insiste pour présenter l’histoire d’Ameropa. La famille chevillée au corps, il égrène les dates clés: son ancêtre meunier se lance dans le commerce au XVIIIe siècle. La famille obtient la bourgeoisie de la ville de Bâle en 1872, une date importante dans la saga Zivy. Suivent les créations de Miniera AG par le grand-père en 1920, puis d’Ameropa en 1948.

Présenter une belle histoire familiale, c’est aussi s’opposer à son adversaire. Dimitri Mazepin est un oligarque russe qui a poussé sur les décombres de l’Union soviétique et fleuri sous le régime de Vladimir Poutine. Sa fortune est aux yeux d’Andreas Zivy d’autant plus douteuse que rapide. «Cet homme a une longue histoire de raids et de scandales. Sa dernière acquisition, la plus grande mine de fertilisants en Russie, a été faite dans des circonstances étranges. Le patron de l’entreprise a été mis en prison en Biélorussie puis en Russie, et soudain M. Mazepin en possède le contrôle.»

Un raid, c’est la technique dont serait aussi victime Ameropa sur une des usines dont l’entreprise suisse est actionnaire minoritaire en Russie. Quand Andreas Zivy a refusé de vendre ses parts de Togliattiazot, une usine chimique, les ennuis judiciaires ont commencé. Accusé de détournement d’argent pour plus de 700 millions de francs, Andreas Zivy voit la justice russe lancer contre lui un mandat d’arrêt international. La fameuse «notice rouge» d’Interpol. «Aujourd’hui je ne quitte plus la Suisse. N’importe quel pays pourrait m’arrêter et m’extrader vers la Russie. J’espère que ce cauchemar va bientôt s’arrêter.»

Un cauchemar, enfin un mot un peu personnel. «Ne plus pouvoir voyager, c’est préjudiciable pour mes affaires», corrige immédiatement Andreas Zivy. Le marchand de matière première a le cuir épais. Il se redresse, se cale au fond de sa chaise, le dos droit plaqué contre le dossier, les bras croisés haut sur le torse, lorsque les questions deviennent plus personnelles. Avoir un mandat d’arrêt international à son nom, «c’est émotionnellement difficile», lâche-t-il finalement.

Un dialogue soudain entrecoupé de longs silences et quelques soupirs. Ce qui heurte le plus Andreas Zivy? Que la justice russe le dise en fuite. «Je vis à mon domicile, je réponds aux courriers qu’elle envoie, et elle affirme que je suis en fuite et me cache.» Il jette soudain un regard tendu à son homme de communication, mais retrouve vite une composition. «Oui, c’est parfois vraiment très pénible, mais ça m’incite d’autant plus à lutter.»

Une question d’honneur, de fierté. La famille a toujours avancé la tête haute. Des soupçons d’opérations peu claires entacheraient l’histoire du combat du gentil entrepreneur suisse contre un méchant oligarque russe? Mais Ameropa s’en est toujours sorti jusqu’à aujourd’hui. Dans l’affaire libyenne par exemple. L’entreprise a fait face à des accusations de pots-de-vin versés au clan de l’ancien dictateur Mouammar Kadhafi. «C’est clair que nous avons fait une erreur en effectuant un crédit-relais pour une compagnie cliente sans vérifier précisément le destinataire final de l’argent», résume lapidaire et efficace Andreas Zivy. Selon lui, son adversaire russe Dimitri Mazepin a «clairement utilisé l’affaire Kadhafi pour entacher la réputation d’Ameropa».

Aujourd’hui les bureaux moscovites d’Ameropa sont saisis par la justice russe et les actions qu’elle possède dans l’entreprise visée par l’oligarque sont gelées. Le cas est jugé devant la même cour qui a vu défiler les célèbres affaires financières, mais hautement politiques, Khodorkovski et Magnitski. Les enquêteurs sont les mêmes. «Nous avons un litige strictement commercial, nous ne voulons pas qu’il devienne politique», souligne et insiste Andreas Zivy. Les autorités suisses le lui ont recommandé, transformer cela en affaire politique «serait totalement contre-productif».

Au contraire, l’entrepreneur suisse se pose en ami du gouvernement. «Cette situation véhicule une image négative du pays auprès des investisseurs étrangers. C’est le message que nous voulions faire passer au gouvernement russe avec notre recours au traité de protection des investissements signés entre la Russie et la Suisse pour tenter de résoudre l’affaire.»

Selon l’accord, la Russie a encore deux mois pour donner réponse. «Sans cela, nous devrons réfléchir à la prochaine étape», conclut Andreas Zivy. Le problème, lorsque toutes les voies juridiques auront été épuisées, il ne restera que la politique et la publicité autour de cette affaire pour tenter de la résoudre. Comme pour Mikhaïl Khodorkovski ou Sergueï Magntiski. Tout ce qu’un discret marchand de matières premières veut éviter.

1955 Né le 19 octobre en Suisse

1978 Master en sciences politiques à Paris

1991 Ameropa commence à faire des affaires en Russie

1995 Prend la direction d’Ameropa

2014 Mandat d’arrêt international émis à son nom

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