Ils sont gris comme le ciel mais beaucoup moins menaçants. Thorgal et son père Cow-Boy, six et dix ans, se laissent docilement mener par la bride. Ces deux ânes dits de Saint-André portent chacun deux enfants sur le dos et progressent sur la petite route en lacets qui domine la commune valaisanne de Veysonnaz. La caravane chemine sur le goudron inégal entre forêts de mélèzes et prés inclinés.

Face au glacier des Diablerets qui émerge de l'autre côté de la vallée du Rhône, égayées par le mauve des scabieuses et les feuilles découpées des achillées, les hautes herbes ont profité des pluies de l'aube, les premières depuis longtemps. «Les casse-lunettes ont fleuri avec un gros mois d'avance», s'exclame le guide Jean-Noël Glassey en désignant une petite fleur blanche à tache jaune. Sa femme Dominique de s'étonner: «C'est la première fois que je vois un âne manger de l'épilobe. C'est plutôt le plat principal des chevaux et des chèvres. Ça doit être l'orage…»

La nature et les ânes, le couple Glassey les connaît. Il propose depuis plus de trois ans des balades en compagnie d'un baudet, «de dix minutes autour des Caboulis jusqu'à quatre jours pour sillonner le vallon de Nendaz».

Perchés à 1480 m, voici Les Caboulis, avec leur terrasse, leur carte de vins et mets «du terroir», des scènes de la vie des années 1920 accrochées au mur, une trentaine de chèvres, deux lamas, deux chevaux, un poney et quatre ânes. De quoi remplir une bonne part de la vie de Jean-Noël et Dominique Glassey. «C'est difficile de vivre ici en étant seulement agriculteur ou accompagnateur touristique. Alors j'ai pris une troisième casquette, celle de restaurateur.»

La famille habite tout de même au village, car Les Caboulis sont en zone «mayen», non constructible. Et les Glassey ont mis du temps à obtenir les autorisations pour réaménager en restaurant la grange héritée du grand-père.

Ancien instituteur, parti deux ans outre-Manche avant d'enseigner l'anglais à Gruyères et à Lausanne, Jean-Noël Glassey est rentré à Veysonnaz en 1988. Trop attaché à cette terre qui l'a vu naître il y a 43 ans et à ses traditions. C'est comme «animateur de la station» qu'il conçoit une manière originale de faire découvrir la région: un chemin didactique pédestre d'une durée de 2 h 30 environ, jalonné de dix postes entre Thyon (2125 m) et Veysonnaz. Et déjà, l'idée de balades en compagnie d'ânes lui trotte dans la tête.

Avant de s'engager sur un petit chemin très pentu et caillouteux, Jean-Noël Glassey pose les enfants à terre: «A la descente, un sentier muletier n'est agréable ni pour l'âne, ni pour ses passagers.» Ces voies étroites et creuses, bordées de pierres qu'entassaient les propriétaires de mayens pour délimiter leur terrain et empêcher les bêtes de s'éloigner, laissent affleurer un «pavage» rudimentaire. Une technique destinée à faciliter la marche et éviter les glissades en période de fonte des neiges. Le sentier est raide. «Imaginez qu'il y a encore quelques dizaines d'années, le chemin muletier qui menait de Sion à Thyon faisait 9 km. La route qui le remplace depuis en fait 25. Vous voyez, le mulet passait partout.»

Le chemin ne garde cependant du mulet que le nom. Car à la fin des années 1960, le «tracteur valaisan à quatre pattes» a été vaincu par la mécanisation. Jean-Noël Glassey se rappelle: «A ce moment-là, toutes les familles paysannes se sont acheté des tracteurs et l'exploitation du mulet a disparu en moins de dix ans.» Un tiers du réseau des chemins muletiers a subsisté, sauvé par la randonnée et l'entretien qu'elle exige.

Et c'est l'âne qui a le plus souvent relayé le mulet (fruit de l'âne et de la jument) dans ces activités de randonnées. «L'âne est très affectueux. Avec ses quelque 150 kilos et son mètre 25 au garrot, il est aussi moins imposant que le mulet, 500 kilos et 1 mètre 50. Cela sécurise les enfants. Le lama, lui, est plus vif et imprévisible, et ne supporte pas de charge de plus de 30 kilos. Quant au cheval, il mange beaucoup... L'âne a vraiment toutes les qualités», résume le propriétaire des bêtes.

«Nous avons acheté notre premier âne en 1993, dans le Jura, car c'était rare à l'époque», se souvient Dominique Glassey. Son mari enchaîne: «Les offres d'excursions à dos d'âne pour les enfants ou pour le port de matériel de randonnée explosent, surtout depuis l'été passé.»

L'âne, autrefois jugé trop frêle, prend sa revanche sur le mulet, qui a pourtant beaucoup donné. Comme il était plutôt cher à l'achat, deux voire trois familles de paysans se le partageaient, de l'aube au crépuscule. Transport du bois à troquer en plaine, ravitaillement des bergers à l'alpage, hersage des champs… Le stérile mulet était aussi maltraité, nourri avec les rebuts de fourrage, le meilleur étant réservé aux vaches et aux chèvres pour la qualité du lait.

«On voit de plus en plus de familles s'acheter un âne», observe Jean-Noël Glassey, qui prévient au passage: «Un âne n'est pas un chat.» Pas plus qu'il est n'est un mulet.