L’hélicoptère d’Air Zermatt quitte sa plateforme et plonge sur le village valaisan de Täsch. Il atterrit dans un champ en cours de fauchage, charge le guide de montagne, André Imboden, de piquet ce jour-là, et repart aussitôt. Di­rection le Cervin. A quelque 4300 mètres d’altitude – le sommet est à 4450 mètres –, deux alpinistes épuisés ont appelé les secours.

Les orages menacent et la montagne a disparu dans le brouillard. Le pilote et directeur d’Air Zermatt, Gerold Biner, n’est pas certain de pouvoir approcher. «Le temps n’a pas l’air bon mais, quoi que dise la météo, il faut toujours aller voir sur place. Parfois, on bénéficie d’une brève éclaircie ou alors on se rend compte que les nuages ne sont pas aussi épais qu’il n’y paraît.» A bord, il y a maintenant le guide de montagne, le «paramedic» – qui assiste le médecin en cas de besoin, manœuvre le treuil et dirige le pilote – et le tandem photographe-journaliste du Temps.

L’hélicoptère longe l’arête du Hörnli sur le parcours de la voie normale, juste au-dessus de la cabane du même nom, à la recherche des alpinistes en difficulté. «Le brouillard vient de se dissiper, on a bien fait de monter», commente Gerold Biner. Il montre du doigt le premier alpiniste qui a réussi à rejoindre le bivouac du Solvay. Puis le pilote localise la veste bleue du second, quelque 300 mètres plus haut. Il tente une approche et un vol stationnaire. Puis ­décroche soudainement et redescend à la cabane du Hörnli. «Nous sommes trop lourds, vous ne pouvez pas rester dans l’hélicoptère pour le sauvetage», décrète-t-il en déposant le tandem du Temps sur quelques rochers près de la cabane. «J’espère avoir le temps de remonter avant que la fenêtre météo ne se referme.» En haute altitude, 4200 mètres pour l’alpiniste à veste bleue, l’air se fait moins dense et même l’hélicoptère dernier cri d’Air Zermatt, «le meilleur en Europe», ne parvient pas à nous porter tous.

L’hélicoptère repart promptement. Il devient un point dans la falaise, à la hauteur de l’alpiniste à veste bleue. Le guide est treuillé jusqu’à lui. Il attache l’alpiniste et ils remontent tous deux à bord, deux petits points au bout d’une longue corde. L’hélicoptère trace un virage ample et rejoint le bivouac du Solvay. Le second alpiniste est treuillé jusque dans l’hélicoptère, tandis que le guide reste là pour éviter le surpoids.

Au prix de plusieurs rocades, tout le monde est à nouveau réuni sur la petite plateforme du Hörnli et monte à bord. Gerold Biner teste la puissance de sa machine. Puis plonge dans le vide, direction la base.

Les alpinistes sont rentrés sains et saufs mais doivent maintenant passer par les bureaux d’Air Zermatt pour s’acquitter de leur dû. Comme ils ne sont pas victimes d’un accident mais seulement épuisés, rien ne sera pris en charge par les assurances et leur aventure leur coûtera 87 francs la minute pour 42 minutes de vol, soit en­viron 3600 francs. Gerold Biner a noté que les deux trentenaires parlent l’allemand. Mais il ne créera pas davantage de liens avec eux. «Certaines années, nous avons perdu jusqu’à un quart de millions de francs de factures ­impayées et cela à fonds perdu quand les assurances ne sont pas concernées. Depuis, on essaie de se faire payer de suite», soupire-t-il.

Ceux qu’il vient de secourir n’étaient pas encordés et le plus vaillant des deux avait laissé son ami seul dans la paroi pour se réfugier au bivouac 300 mètres plus bas, enfreignant les règles élémentaires de sécurité en montagne. Les secouristes commentent peu, mais haussent les épaules dans un geste significatif.

Volker Fischker est resté à la base pendant le sauvetage au Cervin. Parce que les alpinistes n’avaient pas besoin d’une intervention médicale. Chef anesthésiste dans une clinique allemande de la région de Francfort, il passe toutes ses vacances sur le canapé vert de la base d’Air Zermatt comme médecin urgentiste bénévole. De piquet 24 h sur 24, il est défrayé. «Une présence médicale spécialisée dans les secours en altitude et la médecine d’urgence serait absolument impossible à payer à son juste prix», estime-t-il. «Si je viens, c’est parce que j’aime ça et parce que j’expérimente des situations que je ne rencontrerais jamais en clinique», poursuit-il. «Je suis très fier de travailler avec Air Zermatt, qui est l’une des meilleures compagnies de sauvetage du monde, avec du matériel et des équipes au top.»

Plongé dans des bouquins de médecine, il s’interrompt volontiers pour raconter avec animation ses souvenirs les plus marquants. Il commencerait bien par ce petit garçon écrasé par un rocher sur le Gornergletsch. Celui qu’il est allé chercher il y a deux jours. Mais l’enfant est mort. Le secret médical et l’émotion encore vive lui font préférer le récit pal­pitant d’une journée de mars par 5 degrés en dessous de zéro, du brouillard et du vent. Il est appelé au Gornergrat pour secourir un jeune homme blessé à l’épaule. «A peine arrivé, l’alarme retentit à nouveau pour un autre patient souffrant de la colonne vertébrale quelques centaines de mètres plus haut.» Mais le temps est trop mauvais pour l’hélicoptère, alors c’est à pied que Volker Fischker s’en va. Il constate un os brisé, donne les premiers médicaments, avant d’être appelé à nouveau… Pour une attaque cardiaque 360 mètres plus haut! Toujours à pied, avec le sac des premiers secours sur le dos. C’était bien une attaque mais Volker Fischker trouve aussi une fracture de la colonne vertébrale. Tous les patients de ce jour ont pu être soignés, rapatriés en luge ­jusqu’à la station, puis héliportés à l’hôpital. «C’est tellement unique!» s’exclame Volker Fischker, qui garde contact avec certains des patients qu’il a sauvés. «L’homme qui avait une fracture de la colonne a été opéré en Allemagne. Il est en phase de rééducation mais il pourra continuer de marcher!»

Tous les médecins d’Air Zermatt sont des bénévoles. Ceux d’Air-Glaciers travaillent dans des ca­binets médicaux, dont ils inter­rompent les consultations en cas d’urgence en montagne. Ceux de la Rega viennent du CHUV. Les colonnes de secours terrestres qui sondent, sécurisent les lieux ­d’accident et recherchent les personnes quand les hélicoptères ne suffisent pas sont aussi des volontaires. Tout comme les spéléologues, les maîtres-chiens, les plongeurs… En Valais, les secours comptent sur 180 paraprofessionnels. «Nous avons 11 dispo­sitifs régionaux, de manière à pouvoir intervenir rapidement partout en Valais», explique Jean-Marc Bellagamba, directeur de l’Organisation cantonale valaisanne des secours (OCVS). «C’était, je pense, la meilleure manière de répondre à la géographie particulière du canton.»

Le Valais ne fait ainsi pas partie du système d’alarme suisse 1414, ni du Secours alpin suisse (SAS), responsable des secours terrestres, ni de la Rega, pour les secours héliportés. Il a préféré une organisation cantonale, l’OCVS, et une centrale d’alarme cantonale, le 144, basée à Sierre, qui déclenche elle-même les secours les mieux adaptés au lieu de l’accident. Et qui collaborent avec les compagnies héliportées mythiques du canton, entretenant ainsi leur image de marque née de leur activité de secouristes.

Mais cette exception cantonale ne résout pas le problème récurrent de tout sauvetage en montagne: son financement. Le Secours alpin suisse (SAS) a été créé en 2005 dans l’espoir de résoudre ce problème (voir encadré). Ce sont aujourd’hui le Club alpin suisse (CAS), financé par ses membres, et la Rega, payée à 60% par ses 2,5 millions de donateurs, qui paient la différence entre le prix facturé et le coût réel du sauvetage.

«Les 87 francs fixés par contrat entre les assurances et les compagnies de sauvetage ne suffisent pas à payer le coût réel du secours», explique Gerold Biner. «En fait, l’équipe médicale et le pilote de piquet 24 h sur 24, le prix de la machine plus spacieuse pour transporter les brancards, un bimoteur comme l’exige la loi… tout cela coûte dans les 180 francs la minute de vol», explique-t-il. «Ces montants ont été validés par Monsieur Prix», corrobore Jean-Marc Bellagamba. Chez Air Zermatt et Air-Glaciers, la différence entre le prix facturé et le coût réel de l’intervention est compensée par les bénéfices réalisés sur les vols commerciaux.

Le prix de la minute de vol est au cœur d’un bras de fer entre les secours héliportés et les assurances. «Nous estimons que ce prix de 87 francs la minute fixé en 1996 doit être revu, au moins pour tenir compte du renchéris­sement, estime Gerold Biner. Nous ne demandons pas que le coût réel soit entièrement facturé, mais au moins que la minute de vol soit augmentée à 120 francs.» Du côté de la Rega, la figure dominante des secours héliportés en Suisse, on ne commente pas les discussions en cours avec les assurances. Mais l’organisation confirme que l’adaptation du tarif de 1996 semble nécessaire.

Face au coût des secours en montagne, chaque région alpine apporte sa réponse. En France, les secours sont tous professionnels et entièrement payés par l’Etat. Ce qui coûte deux fois plus cher que le système suisse.

Sur la base d’Air Zermatt, le téléphone ne sonne plus en cette fin de journée orageuse. Gerold Biner rejoint son bureau de directeur. Et la paperasse accumulée.

Le prix du sauvetage héliporté est aujourd’hui au cœur d’un bras de fer entre assureurs et sauveteurs