Peter Furrer n'a qu'une envie: retourner dans le cœur de la Matte inondée. «Plus vite ce sera déblayé, plus vite la vie reprendra son cours!» Concierge de l'école, il a été évacué de force mercredi avec sa femme. «On était très bien: on avait à manger, le réchaud à gaz, les bougies… Mais bon, y'a douze spécialistes qui disaient que les maisons menaçaient de s'effondrer, alors…» Il grommelle contre les équipes d'intervention incapables, selon lui, de se coordonner. Et s'insurge contre ceux qui auraient dû voir venir la catastrophe. «On n'a pas été informés à temps. Le bois aurait dû être retiré avant d'arriver ici, c'est ce qui a fait déborder l'Aar. Les spécialistes de l'armée auraient dû voir venir tout ça», gronde-t-il.

L'âge des écluses

Pour Sven Gubler, président de la Matte-Leist, «la faute, c'est avant qu'elle a eu lieu. Après l'inondation de 1999, nous nous sommes manifestés à plusieurs reprises auprès de la municipalité, mais les autorités ne nous ont pas écoutés. Elles auraient dû prendre le problème plus au sérieux et agir au lieu de parler. Les écluses (de la Schwellenmätteli) sont vieilles, il fallait les rénover, voilà. C'est clair que ça coûte cher, mais les dégâts, aujourd'hui, ça va se monter à combien?» L'alarme a-t-elle été donnée trop tard? «Notre service doit donner l'alerte quand le débit atteint 380 m3/s, explique Jean-Claude Bader, de l'Office de l'économie hydraulique du canton. C'est ce que nous avons fait, le 21 août à 23 h 55. Après, c'est aux communes de réagir.»

Parole de maire

Plus tôt dans la semaine, le maire socialiste de Berne, Alexander Tschäppät, avait déclenché une polémique en reprochant aux autorités cantonales d'avoir laissé tomber la ville en matière de crues. La directrice cantonale des Travaux publics, des transports et de l'énergie du canton, Barbara Egger, a rétorqué que chaque commune était responsable de ses travaux d'aménagement de l'eau et qu'elle avait prié la ville, en décembre dernier, d'entreprendre enfin quelque chose. Un échange qui laisse aux Matteler un goût amer. «Ce n'est pas seulement au canton d'agir, lance Sven Gubler. Avant d'être maire, Tschäppät était responsable de l'urbanisme et de l'aménagement de la ville. Depuis sa sortie de mardi, on ne l'apprécie plus trop ici.»

Les fontaines inondées

Au bout de la Läuferplatz transformée en cellule de crise, derrière les pavés boueux, le déblaiement des premières voitures et du bois par les grues a commencé. 250 militaires, pompiers et policiers des équipes de secours sont à pied d'œuvre. «L'eau stagne, on peut de nouveau naviguer, explique Franz Märki, porte-parole de la police. La situation est désormais comparable à celle de 1999.» Au bout des pavés boueux de la Mattenenge, un bateau plein de pompiers accoste. Elfie et Michael Fischer, restaurateurs d'art, montrent le rez-de-chaussée dévasté de leur atelier. «Dans notre malheur, on a eu de la chance: en 1999, notre atelier, plus bas dans la rue, avait été totalement inondé.» Cette fois, ils ont tremblé pour les fontaines entreposées chez eux pendant les travaux de la Gerechtigkeitsgasse, notamment celle de la justice, qui date de 1543. Ils ont pu protéger ces trésors, «mais c'était limite», sourit Elfie. Peuvent-ils déjà estimer leurs pertes? Elle balaie la question d'un geste. Ne dit-on pas des habitants de la Matte qu'ils ont un caractère à la fois bien trempé et solidaire? «Absolument», sourit-elle.

Les irréductibles

Ce n'est que dans l'après-midi que les tout derniers habitants du quartier ont été évacués, par hélicoptère ou bateau, dont une personne qui tentait de se cacher de la police. Patrice, qui habite un loft au-dessus de la Cinematte, regrette de quitter ainsi le quartier. «Mon départ n'a rien à voir avec l'inondation. Le déménagement était prévu mi-septembre, je vais juste accélérer les choses.» Lundi, elle a été évacuée avec ses fils Connor et Louis, de 18 mois et 3 ans. «Je voyais les tables du restaurant de la Cinematte flotter en bas… On a dû passer par la fenêtre du club Wasserwerk, on était attachés à une corde. C'est dans le bateau que j'ai eu peur, un canot a été emporté par le courant et je me suis dit, si on se renverse, comment je vais faire avec Louis.»

Depuis, Patrice n'est pas revenue. «Je sais juste que mes plantes ont été massacrées par l'hélico, sourit-elle. C'est un peu étrange de ne pas pouvoir rentrer, mais il n'y a rien à faire pour l'instant.»

Un retour hautement improbable d'ici à dimanche. D'autant que le débit de l'Aar, encore freiné par le bois retenu dans les écluses, et actuellement stabilisé à 502 m3/s, devrait augmenter. En attendant, certains s'inquiètent des animaux laissés sur place. Regula, venue chercher son chat, se décompose en apprenant d'un pompier que l'animal est introuvable. L'air fatigué, Sven Gubler confie: «On sait comment ça se passe: l'eau se retire, et on oublie. Ça, nous ne le voulons pas.»