Faune

Les anguilles saisies à Cointrin libérées dans la nature

Des dizaines de milliers d’alevins ont été relâchés vendredi dans le lac de Morat. Une opération sans précédent en Suisse pour une espèce menacée d’extinction, en proie à un vaste et juteux trafic international

C’est une opération inédite qui s’est déroulée ce vendredi matin à Morat. Des dizaines de milliers d’alevins d’anguille européenne, ou civelles, ont été relâchés dans le lac par l’Administration fédérale des douanes (AFD) et l’Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires (OSAV), en collaboration avec les services des cantons de Vaud et de Fribourg. Une collaboration d’une ampleur rare pour une histoire sans précédent.

Ces alevins sont issus d’une spectaculaire saisie à l’aéroport de Genève. Les poissons étaient destinés au marché asiatique, où ils représentent une nourriture des plus raffinées qui se négocie sur les marchés de Bangkok ou de Hongkong à 6000 dollars le kilo. Ce juteux trafic est tenu par le crime organisé, le commerce de cet animal, inscrit sur la liste rouge des espèces «en danger critique d’extinction», est en effet illégal.

L’affaire, révélée par la Tribune de Genève, débute le 19 janvier. Tôt le matin, plusieurs ressortissants asiatiques sont appréhendés dans le hall de Cointrin. Surprise: dans leurs six valises, 130 000 civelles massées dans des sacs plastiques remplis d’eau, gonflés à l’oxygène et conservés au froid grâce à des bouteilles pleines de glace. Une saisie similaire avait déjà été réalisée le 11 janvier à l’aéroport de Kloten (110 000 alevins). Une enquête est ouverte. «Nous avons interpellé au total sept personnes à Genève et deux à Zurich, explique Jean-Claude Duvoisin, chef de la section ouest de la division anti-fraude des douanes. Plusieurs sont encore en détention provisoire pour les besoins des investigations. Des perquisitions ont été menées. Nous pouvons affirmer qu’une cellule de trafiquants a été démantelée sur sol suisse.» C’est une première.

«L’ivoire européen»

«Nous nous attendions à une telle affaire, relève néanmoins Mathias Lörtscher, responsable à l’OSAV du secteur Conservation des espèces et importation des pays tiers. La France ou l’Espagne, où se déroulait habituellement le trafic, ont intensifié les contrôles dans les aéroports. Interpol nous a prévenus que des réseaux allaient essayer de trouver d’autres points pour sortir leur marchandise d’Europe. Plusieurs arrestations ont eu lieu récemment en Allemagne.» Le jeu en vaut la chandelle. On estime que la vente d’une valise d’alevins d’anguille vaut plus de 100 000 francs. «Le trafic rapporte autant que celui de la drogue», précise Mathias Lörtscher. Ce qui fait dire à certains experts que la civelle représente «l’ivoire européen».

Ce commerce est apparu il y a quelques années. Il fait suite notamment à la quasi-extinction de l’espèce asiatique, l’anguille japonaise, victime de surpêche. Une raréfaction qui a poussé les marchés d’Asie à se tourner vers l’anguille d’Europe. En toute illégalité, car en 2009 l’Union européenne a imposé une interdiction d’importation et d’exportation pour les civelles. Le poisson est donc aujourd’hui braconné dans les embouchures des grands fleuves de la côte atlantique.

Une pêche intensive qui accélère l’extinction de l’anguille européenne, dont 90% des populations, selon l’OSAV, ont disparu ces trente dernières années, à cause de la pollution des eaux et des centrales électriques construites le long des cours d’eau qui entravent la migration. Elle est inscrite sur la liste de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES).

Lire aussi: La CITES, gardienne des espèces menacées

Le cycle de vie des anguilles européennes demeure complexe. Leur lieu de reproduction réside bien loin, dans la mer des Sargasses, la seule mer du monde sans côtes située dans l’Atlantique Nord. Les larves vont se laisser porter par les courants du Golf Stream jusqu’aux côtes européennes, un voyage qui peut durer deux ans. Elles vont ensuite vivre dans les bassins fluviaux en eau douce jusqu’à leur majorité sexuelle et retourner dans la mer des Sargasses pour se reproduire.

Récupérés par le centre Aquatis

Au-delà des enquêtes criminelles, la question était de savoir ce qu’allaient devenir les 130 000 alevins, âgés d’environ 3 ans. Le 19 janvier, jour de leur saisie, ils ont été confiés au centre Aquatis, l’aquarium-vivarium de Lausanne, où les poissons ont été conservés dans un bassin de 8000 litres à une température de 10 degrés. «Mais vu la masse d’alevins, nous ne pouvions pas les garder sur le long terme. Il fallait rapidement trouver une solution pour les relâcher dans un milieu naturel», souligne Michel Ansermet, ambassadeur d’Aquatis.

Une telle opération de repeuplement d’urgence d’une espèce menacée d’extinction reste délicate. «Nous avons notamment vérifié que les alevins étaient exempts de parasites, que nous aurions ainsi introduits dans la nature», note Frédéric Hofmann, inspecteur chasse et pêche à la Direction générale de l’environnement (DGE) du canton de Vaud.

Il a également fallu trouver un milieu sablonneux où les anguilles pourraient s’enfouir pour se protéger, ici en Suisse, car elles n’auraient pas supporté un long voyage jusqu’à l’Atlantique. La majorité des alevins ont ainsi été remis à l’eau dans le lac de Morat. D’autres le seront dans le lac de Neuchâtel et dans le lac de Constance, où la Suisse mène un plan de réintroduction en collaboration avec l’Allemagne. Le sort de ces civelles reste cependant incertain. Combien seront-elles à parvenir, une fois adultes, à rejoindre l’Atlantique, par l’Aar et le Rhin, pour retrouver leur sanctuaire de la mer des Sargasses? Mystère.

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