Genève

Anita Lehmann: «Avant, le lac représentait la survie, pas l’agrément»

La plage publique des Eaux-Vives s’offre samedi aux Genevois. Un vaste et très bel espace de baignade, un projet qui date de 2008. L’historienne Anita Lehmann décode le rapport des gens au lac du Moyen Age à nos jours

«Enfin! Nous voici au bord de ce qui fonde l’histoire de Genève, l’eau. Ecoutez ce silence!» s’enthousiasme le président du Conseil d’Etat, Antonio Hodgers, sur la nouvelle plage publique des Eaux-Vives, qui ouvrira ses portes samedi aux Genevois. Dans le prolongement de Baby-Plage, voici une grande anse de sable, puis trois autres longueurs en gravier, le sable ne tenant pas sous les rafales de la bise; 350 mètres de galets séparés par de petites digues en épis, des douches, des fontaines, des espaces de gazon et une roselière interdite au public. La plage restera résolument calme, puisque la musique, les animaux de compagnie, les vélos et trottinettes seront bannis. Une fois terminée, la plage pourra accueillir 8000 personnes. En attendant le restaurant, des triporteurs vendront snacks et rafraîchissements.

Projet initié en 2008 par le conseiller d’Etat vert Robert Cramer, la plage sera longue à advenir, en raison d’oppositions, du WWF en particulier. Tiens, voici l’ancien magistrat justement: «Le site est spectaculaire! Désormais, tous les Genevois auront droit à la même vision que les habitants de Cologny, le bruit de la circulation en moins.» Robert Cramer se réjouit déjà de voir les quais vidés de leurs bateaux, dériveurs et installations de pêcheurs, qui seront déplacés dans la zone portuaire encore en chantier. «Rendre le lac aux Genevois, c’était essentiel pour le Conseil d’Etat», résume-t-il. 

Le lac et Genève, une histoire d’amour? Voici les explications d’Anita Lehmann, titulaire d’un master en histoire économique et sociale de l’Université de Genève. Elle s’est plongée dans l’histoire de la cité pour rédiger un livre pour enfants, illustré par Pierre Wazem, à paraître l’année prochaine. Elle a aussi animé des ateliers dans le cadre du Festival Histoire et Cité.

Le Temps: La démocratisation des rives du lac, qui compte désormais un élément de plus, est-elle un phénomène actuel?

Anita Lehmann: Non, on aurait tort de croire que cette vision est contemporaine. Elle a commencé au XIXe siècle, avec la construction des Bains des Pâquis en 1874 et de Genève-Plage en 1930. Mais c’est en 1750 déjà que la famille Lullin, alors propriétaire du parc La Grange, prend l’initiative d’ouvrir l’accès au lac à la population en construisant les Bains Lullin, ancêtres de Genève-Plage.

Que représentait le lac auparavant?

Avant le XIXe siècle, il représentait la survie, pas l’agrément. Sur ses rives marécageuses, on abreuvait les chevaux, on pêchait, on l’utilisait comme voie commerciale pour le transport de marchandises. Mais personne ne voulait avoir les pieds dans l’eau. Au Moyen Age, on construit des faubourgs conquis sur les marais. Mais lorsque Genève sent la menace, elle va jusqu’à les raser. Autour de 1530, quand elle devient indépendante de la Savoie et connaît la Réforme, elle détruit tous les faubourgs, comme celui qui se tenait dans l’actuel quartier des Eaux-Vives. Il s’agit alors d’éviter que l’ennemi savoyard avance à couvert. Genève devient alors un Etat-ville, entouré de murs et de bastions, des fortifications sérieuses. Tout change lorsque, en 1815, Genève rejoint la Confédération helvétique: la menace militaire et politique s’estompe. Commence alors son élargissement, sous la pression démographique, les changements politiques et économiques. Dès 1850, elle démolit tous ses bastions, un acte considéré comme inévitable pour la modernisation de la ville.

Dès les années 1950, le lac est considéré comme sale, car les problèmes de pollution commencent à apparaître.C’est l’époque où on construit partout des piscines municipales

Anita Lehmann

Est-ce à cette époque que le rapport au lac change pour les Genevois?

Absolument. Au XIXe siècle, on considérait que l’air était malsain s’il ne circulait pas, que la tuberculose et autres maladies étaient le fait de la promiscuité et de l’air vicié véhiculant les miasmes. Il y a donc une raison sanitaire pour construire les quais, la place Neuve, le parc des Bastions, le Jardin anglais, le pont du Mont-Blanc: on y respire mieux qu’en Vieille-Ville, qui n’est pas bien vue. Ce mouvement s’observe dans beaucoup de villes européennes. On prête aussi à la baignade dans l’eau froide, depuis l’époque victorienne, la capacité de restaurer la santé. La fin du XIXe siècle marque aussi l’ère de la philanthropie. Dans cette optique, des riches offrent leurs parcs à la ville ou au canton, comme William Favre (parc La Grange) ou Gustave Revilliod (parc de l’Ariana).

La revalorisation du lac est-elle aussi due au tourisme naissant?

Oui, grâce aux Anglais notamment qui vont rejoindre les montagnes. On s’aperçoit alors que cette ville lacustre est belle et que le lac peut être aussi un agrément. Pour les Anglais qui vivent dans des villes industrialisées très polluées, l’eau du lac est vue comme pure, bénéfique pour la santé, et non plus comme une menace. On construit en 1916 sur la grève des Eaux-Vives les Bains du soleil et du lac – un projet issu d’une initiative populaire. Deux jours par semaine, cet espace est réservé aux femmes, le reste du temps il est mixte. C’est en 1886 qu’apparaît le premier jet d’eau à la Coulouvrenière – une soupape de sécurité pour répondre à un problème de surpression d’eau. Les Genevois et les touristes le trouvaient beau, il a donc été reconstruit quai Gustave-Ador.

Le lac est-il dès lors resté synonyme de bienfait pour la santé?

Non. Dès les années 1950, il est considéré comme sale, car les problèmes de pollution commencent à apparaître. De plus, en raison des puces de canard, les gens commencent à s’en méfier. C’est l’époque où on construit partout des piscines municipales, vues comme plus saines. La baignade dans le lac n’a plus la cote, on se contente de se promener sur la Rade.

Qu’est-ce que la plage des Eaux-Vives peut apporter à Genève?

Je trouve que c’est un projet magnifique qui démocratise la Rade, dont la rive gauche est encombrée par les ports et les bateaux. Après Baby-Plage, les gens se baignaient déjà sur les rochers, ce qui prouve qu’il y a une aspiration. On constate aussi ce besoin dans l’appropriation des bords du Rhône par les Genevois. Cette plage va permettre de réinvestir l’espace public pour tous, avec un accès gratuit.

La plage fera l’objet de nombreux interdits. Une vision calviniste ou contemporaine?

Un peu des deux sans doute, mais ces réglementations s’inscrivent dans la logique d’un réaménagement doux où l’on limite l’impact des humains, puisque la roselière est aussi un espace de renaturation.

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