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Anna Gabriel refuse de parler de «boycott» mais s’estime condamnée d’avance par une partie des médias ibériques et maltraitée par les tabloïds, qui «déforment, mentent ou diffament» à son propos.
© Pierre Abensur

Catalogne

Anna Gabriel, séparatiste sans frontières

L’ancienne députée catalane d’extrême gauche fuit la justice et les médias espagnols, mais affirme ne pas se cacher. Son installation a Genève était planifiée depuis des mois. Rencontre

On l’imaginait féroce, le poing levé. On revoyait Anna Gabriel, dressée au pupitre du parlement catalan début octobre, prendre la parole après le futur exilé bruxellois Carles Puigdemont pour exprimer son amertume face à la non-promulgation de la République catalane.

On découvre la nouvelle exilée attablée dans un tranquille café genevois avec la presse alémanique. Transformée, la jeune quadragénaire revient d’une voix calme sur les raisons qui l’ont poussée à ne pas se présenter devant la justice espagnole, qui mène une enquête contre elle pour «rébellion, sédition et malversation de fonds publics» dans le cadre du processus séparatiste catalan. Soit une peine passible de 30 ans de prison.

Condamnée d’avance en Espagne

Depuis des jours, la militante du parti d’extrême gauche CUP et son avocat se livrent à un chassé-croisé avec les médias espagnols, débarqués en nombre à Genève. Le lieu et l’heure exacte du rendez-vous avec Le Temps ont d’ailleurs dû être tenus confidentiels. «Merci de ne pas transmettre cette information à vos confrères espagnols», avait prévenu par SMS la porte-parole de l’exilée.

Lire aussi: «Les journalistes espagnols à la poursuite d’Anna Gabriel»

Pourtant, Anna Gabriel refuse de parler de «boycott» mais s’estime condamnée d’avance par une partie des médias ibériques et maltraitée par les tabloïds, qui «déforment, mentent ou diffament» à son propos. Elle se dit également «fatiguée» d’être constamment l’objet d’une analyse esthétique depuis l’investiture parlementaire de 2016, alors que les hommes sont jugés sur leur programme. «On frise l’absurde. Je ne vois pas en quoi une frange serait un symbole de radicalité politique.»

Contestataires et faiseurs de roi

Frange ou pas, Anna Gabriel était le poil à gratter de la vie politique catalane. Née à Sallent, une localité industrielle au large de Barcelone à forte tradition anarchiste, elle est vite devenue le visage de la contestation. En t-shirt au milieu des hommes en complet gris, à lunettes épaisses, elle a levé le poing pendant toute la législature, l’une des plus mouvementées de la démocratie espagnole. Contestataires, Anna Gabriel et les siens restaient incontournables pour le camp indépendantiste, qui avait besoin des votes de leurs dix députés.

En 2016, la CUP décide de reléguer le président catalan Artur Mas dans les «poubelles de l’histoire». Le leader bourgeois, issu de la famille politique qui a régenté la Catalogne pendant deux décennies, est contraint par ces révolutionnaires en t-shirt de faire «un pas de côté». Lors d’un récent passage à Genève, il avouait se sentir las de la «politique politicienne» et des «démagogues» d’extrême gauche.

Lire aussi: «Artur Mas, président déchu»

Anna Gabriel se dit surprise par la référence, mais souligne que le conflit n’est pas personnel. «Son parti traînait des affaires de corruption et la justice était en train d’identifier des responsables. Il aurait été négatif que le président y soit associé.» C’est finalement Carles Puigdemont qui prend la tête de l’exécutif catalan. La suite est connue.

Ne pas prendre racine en politique

Depuis les événements du référendum et les élections anticipées qui ont suivi, la CUP a perdu plus de la moitié de ses députés. Pour un ancien diplomate catalan, il faut lire l’exil genevois d’Anna Gabriel comme une «note d’auto-revendication d’une politicienne dont la carrière est terminée».

L’ancienne porte-parole du parti anti-système n’a pourtant pas perdu son siège. Elle s’est retirée en vertu des normes de non-renouvellement des mandats de la CUP. Une «rotation saine», selon elle, destinée à éviter «l’institutionnalisation». Cette rapide retraite de la vie politique ne l’a-t-elle pas rendue plus vulnérable face à la justice espagnole? Elle botte en touche: «Si c’est le cas, c’est que la justice a un vrai problème.»

Certains ex-députés ou hauts fonctionnaires se sont épargné les procédures judiciaires en faisant profil bas. Mais Anna Gabriel reste l’une de ces têtes qui dépassent. Pour la justice espagnole, elle est le «noyau dur de l’indépendantisme», une radicale. Alors que l’ancien vice-président catalan Oriol Junqueras est en prison depuis quatre mois, n’aurait-il pas été plus courageux de se rendre à son audience? «Je ne cherche pas le symbolisme mais la justice», tranche-t-elle.

Fuite préparée depuis des mois

En choisissant Genève, Anna Gabriel a ouvert un nouveau front politique pour la cause indépendantiste. «A Bruxelles, elle aurait été une exilée de plus», poursuit notre ancien diplomate, qui vit aussi sous la menace de la justice. «La stratégie est intelligente, elle s’offre davantage d’espace médiatique à Genève, où elle est la référence.» Anna Gabriel et son équipe ont d’ailleurs soigneusement dosé leurs interventions médiatiques depuis lundi.

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Le choix de la destination ne s’est pas fait du jour au lendemain. Benet Salellas, l’ancien colistier et avocat d’Anna Gabriel, était à Genève du 13 au 15 décembre pour donner une conférence à Uni-Mail. Il en aurait profité pour tâter le terrain et prendre quelques contacts pendant son séjour. Questionnée, Anna Gabriel ne confirme pas directement: «Face à la répression à venir, nous avons élaboré plusieurs scénarios possibles. Mais ce processus a toujours été dynamique.»

Thèse doctorale sur l’autodétermination des peuples

Il y a quelques semaines, des contacts ont également eu lieu avec le professeur de l’Université de Genève Nicolas Levrat, à qui Anna Gabriel a demandé de diriger sa thèse doctorale sur l’autodétermination des peuples, a appris Le Temps. Contacté, celui qui a corédigé un rapport sur le droit de décider des Catalans admet l’avoir «rencontrée deux fois il y a 2 à 3 semaines», tout en précisant ne pas avoir été «au courant de ses intentions» de fuir la justice espagnole.

Le directeur du Département de droit international public voit en tout cas en l’aspirante doctorante une «personne structurée avec de bonnes compétences juridiques». Des compétences qu’elle aura eu l’occasion de forger sur plusieurs juridictions.

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