Après quinze ans à la tête du Département de la formation, la ministre socialiste Anne-Catherine Lyon quittera le gouvernement vaudois ce mois-ci et s’occupera de mandats culturels. Elle revient sur un travail de trois législatures pleines, achevées de façon abrupte.

Le Temps: Au moment de quitter votre poste, vous avez enfin le droit d’être un peu critique: qu’avez-vous à dire sur le fonctionnement du Conseil d’Etat vaudois?

Anne-Catherine Lyon: Chaque jour de ces quinze années de travail partagé a été extraordinaire. La force du gouvernement vaudois, c’est sa capacité à travailler ensemble, à s’écouter, à être ouvert aux remarques des autres, à rechercher des consensus.

– A-t-il été difficile de travailler avec des ministres qui prennent plus de place que d’autres?

– Le Conseil d’Etat vaudois s’est toujours construit sur la grande complémentarité des personnalités qui le composent. Durant mes trois législatures, la solidarité et l’ouverture qui ont prévalu au sein du collège ont été une magnifique opportunité.

– Quel regard portez-vous sur l’évolution du canton depuis quinze ans?

– Un travail immense a été mené. A mon arrivée, en 2002, le Conseil d’Etat s’est donné comme priorité d’assainir les finances. Ce fut une véritable entreprise collective menée avec un sens de la responsabilité partagé. Petits pas à petits pas, nous nous sommes donné les moyens d’y arriver. Et je tiens à souligner l’effort de la fonction publique dont chaque employé a participé à cet effort collectif.

– En 2016, après avoir décidé de vous présenter à un quatrième mandat, vous avez été poussée vers la sortie par les membres de votre parti. On ne peut qu’imaginer comme la situation a dû être difficile. Comment l’avez-vous vécue?

– Sereinement. S’engager en politique, c’est d’abord en accepter les règles du jeu. La passion qui m’habite m’a poussée à faire valoir la possibilité de demander une exception à la limitation du nombre de mandats.

– Avez-vous ressenti de l’injustice lorsque Pierre-Yves Maillard a obtenu, lui, cette exception?

– Pas du tout, les exceptions sont individuelles. Je suis très reconnaissante envers mon parti pour les chances qu’il m’a données tout au long de mon action pour le canton. Il est évident que je vais en rester membre. Aujourd’hui, je suis émue par le nombre de retours positifs et de remerciements que je reçois.

– Les gens ont été très durs envers vous dans ce que l’on appelait «la chasse au lion». Si c’était à refaire, vous ne vous représenteriez pas?

– Non, pas du tout, il faut aller au bout de ses désirs. Je ne regrette rien et me réjouis beaucoup de retrouver mes camarades sur les marchés, en tant que simple militante.

– En 2012, vous prenez une claque au moment des élections, où vous êtes mal élue. Dans ces moments-là, on se remet en question?

– Je ne partage pas cette analyse. J’ai recueilli, à 1% près, le même pourcentage de voix que lors de ma première élection. Par ailleurs, être restée quinze ans à la tête d’un département aussi exposé est une immense fierté, en plus d’être une première dans le canton de Vaud.

– Mais est-ce que vous voyez un moment à partir duquel votre popularité a baissé? Car vous aviez été accueillie très positivement comme nouvelle cheffe du département.

– La perception que vous avez est très différente de ce que je vis au quotidien dans le cadre de mon action. Je me réfère à des faits réels. Par exemple, l’autre jour dans un grand syndicat d’enseignants, les personnes présentes m’ont dit leur regret de me voir partir. J’ai même eu droit à une standing ovation. Ça, c’est la réalité. Les roses qui se trouvent derrière moi m’ont été offertes par un autre syndicat.

Dans un département comme le mien, avec 14 000 collaboratrices et collaborateurs formés pour avoir un regard critique, avec des médias impatients de résultats, les critiques sont inévitables. Si l’on se présente à une fonction exécutive pour être populaire, c’est que l’on s’est trompé. A choisir entre être aimée ou être respectée, il faut choisir le respect. Ceux qui feraient ce travail pour être aimés seraient tout le temps malheureux.

– Est-ce que vous diriez de vous-même que vous manquez de charisme?

– Il y a des charismes différents: quand on arrive à faire quinze ans à la tête de ce département, on ne peut pas dire qu’on n’en a pas. Je n’ai pas un charisme solaire mais je pense que le sérieux de mon travail fait ma force. Les gens me font confiance, savent où je vais, ma parole a de la valeur. C’est une autre forme de charisme. Je suis quelqu’un de très institutionnel, et d’extrêmement sérieux, ça donne en effet parfois une impression de froideur.

– On vous a reproché d’avoir une «garde rapprochée» pour vous protéger. On a critiqué votre caractère froid, et les enseignants se sont plaints que vous étiez difficile d’accès. Admettez-vous avoir été trop éloignée des écoles?

– C’était tout le contraire. J’ai toujours eu à mes côtés des personnes à l’esprit critique extrêmement exacerbé. Par ailleurs, je suis la seule personne à la tête de ce département qui à deux reprises est allée voir l’entier des enseignants, soit près de 8000 personnes.

– Après plus de 20 ans de direction socialiste, l’école vaudoise reste marquée par sa réputation d’inégalité des chances; preuve en sont les critiques sur le sort peu enviable que la LEO (loi sur l’enseignement obligatoire) réserve aux élèves les plus faibles. N’est-ce pas un grand échec?

– L’école vaudoise était un système très inégalitaire, elle l’est beaucoup moins. Depuis l’entrée en vigueur de la LEO, il n’y a plus cette peur de l’orientation, car le système est perméable et les parcours peuvent être individualisés. La suppression de la voie à option, stigmatisante, a enlevé un grand stress aux élèves et aux familles. La LEO, du point de vue de l’égalité des chances, est un succès.

– Dans le Service des affaires culturelles, votre façon de vous tenir au second plan dans tout le dossier de la plateforme des musées a été critiquée, alors que vous étiez responsable de la Culture. Vous êtes-vous récusée en raison de votre situation personnelle?

– C’est une mauvaise connaissance du dossier que vous avez. Ce dossier a été confié à mon collègue Pascal Broulis depuis l’origine.

– Vous avez tenu à garder en tout temps la plus grande discrétion sur votre vie privée. N’était-ce pas le mauvais choix à une époque où tous les politiciens assurent leur popularité en ouvrant des pages de leur album personnel?

– Non, je déteste la mise en scène. Je ne veux être jugée que sur mon travail. Le reste m’appartient.