Annecy, son château, son pont des Amours, son lac le plus limpide d'Europe, ses montagnes... et ses confidences de comptoir: «Vous savez ce qu'ils nous préparent ici? Un peu comme chez vous: une privatisation de l'environnement! Les champions de tennis et de F1 vont arriver, suivis des stars du rock et du ciné et ensuite les sultans! Un ghetto de riches! Regardez, ils sont en train de leur construire une autoroute directe, Genève-Annecy en 20 minutes!» Antoine, les lèvres trempées dans sa mousse, exagère sans doute un peu mais «pas tant que cela. Ce que je vous dis, tous les Anneciens vous le confirmeront. Notre lac et ses rives, c'est une mine d'or et on est en train de la vendre aux plus offrants», assure-t-il.

Oppositions écologiques

Plus habituée au calme qu'au tapage, la Venise des Alpes baigne en ce moment dans une atmosphère tempétueuse. Raison: un amendement à une loi sur le développement des territoires ruraux que Paris a discrètement mise en application cet été. Il permet de contourner la loi littoral, espèce de bouclier législatif qui, depuis vingt ans, protège les côtes françaises de l'urbanisation massive. Le tout-béton va ruiner nos rives, avertissent les associations écologiques relayées par des élus. Une pétition circule, exigeant l'abrogation de l'amendement: 16000 riverains l'ont déjà signée.

Khaled Derghane, président des Amis de la terre de Haute-Savoie, explique: «La loi littoral interdit toute construction nouvelle dans une bande de 100 mètres à partir du rivage, tandis qu'une autre loi, dite montagne, autorise le développement d'un espace qui se désertifie et offre donc des possibilités d'urbanisation plus larges que la loi littoral.»

Or, selon l'amendement, les communes riveraines des lacs de montagne de plus de 1000 hectares peuvent désormais décider où chacune des lois s'appliquera. «Chaque maire peut désormais prendre le crayon et tracer son trait, regrette l'avocat Thierry Billet, élu au Conseil municipal sur la liste des Verts. Nul doute que ça sera un nouveau coup de canif à la loi littoral dans la mesure où beaucoup d'élus sont propriétaires de terrains. La spéculation immobilière est telle en ce moment que certains se voient déjà empocher le gros lot.» A Annecy, on ne cache pas la crainte de voir les Suisses arriver en masse pour bâtir des résidences secondaires ou principales. «La future A41, c'est le tapis rouge des Genevois», dit-on ici.

L'avenir des rives du lac révèle une opposition entre les factions locales de la droite. «Mon père a jadis reçu un prix international pour avoir sauvé les eaux du lac, je ne vais pas fermer les yeux sur ce qu'on nous prépare», a pour habitude de dire Bernard Bosson, maire UDF d'Annecy. Selon une étude qu'il a commandée à un cabinet de juristes, celui-ci chiffre à près de 4700 le nombre d'hectares concernés par les réductions de protection et à 1300 ceux qui seraient urbanisables sans contrainte.

Bernard Bosson a engagé une croisade pour faire annuler «la loi du fric et du béton» et a trouvé le soutien presque contre nature des Verts. Face à ce front uni, Bernard Accoyer, maire UMP d'Annecy-le-Vieux, la commune voisine, et président du groupe UMP à l'Assemblée nationale, se dit favorable à l'amendement, avec une dizaine de maires de petites communes riveraines. «Bosson a fait d'Annecy une espèce de confortable Père Lachaise avec beaucoup de fleurs, de jolies allées et des touristes qui viennent nous visiter l'été. Mais économiquement on accuse un retard de vingt ans. Il faut nous ouvrir, attirer du monde», indique un supporter d'Accoyer. Ce dernier a déclaré qu'il ne s'agit pas de bétonner mais «de bénéficier d'une marge de manœuvre plus large, pour créer du logement».

En attendant les élections

A Saint-Jorioz, commune baignant dans le lac, les élus verts sont mobilisés. «La bourgade pourrait passer de 5000 à 15000 habitants car, dans la nouvelle configuration, les coupures d'urbanisation n'existeront plus. Notre corridor biologique va sauter. On nous promet déjà des constructions de plus de 18 mètres, plus hautes que nos arbres», révèle Pierre Viguié, un urbaniste.

Saint-Jorioz, c'est plusieurs terrains de camping qui affichent complet l'été, des courts de tennis, des champs de maïs, une piste cyclable au ras de l'eau qui emmène les vélos, les joggers et les marcheurs jusqu'à Annecy à 6 ou 7 kilomètres de là. «Ça appartient à tout le monde et il faut se battre aujourd'hui pour que nous ne devenions pas une Côte d'Azur où l'on ne peut faire un pas sans pénétrer dans une propriété privée», résume Francis Courage, un conseiller municipal vert de Saint-Jorioz.

Au-delà de la polémique qui enfle, se profile bien entendu une âpre bataille dans la perspective d'échéances électorales cruciales en France l'an prochain. Les protagonistes auraient fait de ce sujet un moyen pour déjà prendre date en vue des législatives. «Mais il est de bien mauvais goût de mettre notre lac dans la balance», commente une Annecienne.