Une étude de l'Office fédéral de la statistique (OFS) publiée vendredi quantifie pour la première fois l'ampleur des ravages de la récession des années 90 dans la population en âge de travailler. De 1992 à 1999, 100 000 nouveaux pauvres sont ainsi venus s'ajouter au socle préexistant de 250 000. Plus d'une personne sur dix âgée de 20 à 60 ans vit ainsi désormais dans un ménage dont les revenus ne suffisent pas à couvrir les besoins vitaux.

535 000 personnes touchées

L'ampleur prise par le phénomène des «working poors» est particulièrement frappante. Plus de 70% des pauvres ne sont ni chômeurs, ni invalides. Ils ont un travail (souvent à temps partiel, par obligation plus que par choix), mais celui-ci ne leur assure pas des revenus suffisants. En moins de dix ans, cette population est passée de 170 000 à 250 000 personnes, bien que, note l'OFS, ces ménages aient tendanciellement augmenté leur taux d'activité. Si l'on compte aussi les enfants et le partenaire vivant en ménage avec les working poors, ce sont 535 000 personnes qui sont touchées par la pauvreté.

C'est sans surprise que l'on trouve dans les working poors une surproportion de femmes, de Romands, d'étrangers, de personnes mal formées, de salariés de branches à bas salaires (agriculture, textile, etc.) et de personnes à conditions de travail précaires (indépendants, contrat de durée déterminée, travail sur appel). Si le fait que les familles monoparentales ou nombreuses sont particulièrement exposées n'est pas nouveau non plus, l'étude montre que dans ces types de ménages la pauvreté a littéralement explosé.

Ses auteurs soulignent que la hausse du nombre de working poors n'est pas un phénomène simple à analyser. Le recul très marqué des salaires en 1996 (–2% en termes réels) coïncide toutefois avec une forte accélération de la paupérisation. La hausse de dépenses incompressibles comme les loyers et les primes maladie a également joué un rôle important. Rôle qui aurait pu être moindre si tant de personnes vivant au-dessous du minimum vital ne continuaient pas – par ignorance ou par fierté – à ne pas faire usage de leurs droits à divers subsides plutôt que de renoncer par exemple à se rendre chez le médecin ou le dentiste.

L'étude vient confirmer rétroactivement le bien-fondé des décisions favorables aux familles que vient de prendre le Conseil national (Le Temps du 22 mars). Elle devrait aussi donner de l'allant à une série d'autres revendications bloquées ou gelées depuis des années. D'autant que l'on sent que, même si l'Union patronale suisse (UPS) reste sceptique à l'égard de toute fédéralisation de la politique familiale (assurance maternité, modèle tessinois, allocations familiales), son opposition est devenue moins farouche, et qu'une vraie volonté d'améliorer la situation des familles est désormais perceptible. Sur les salaires en revanche, l'UPS reste fermement opposée à la fixation étatique d'un minimum de 3000 francs nets, mais on a senti ces derniers mois qu'au fil des négociations salariales sectorielles, on progresse vers cette norme. La gauche entend bien profiter de cette étude pour marquer des points dans d'autres domaines, comme la révision du droit du bail (défavorable aux locataires) ou la réforme fiscale de Kaspar Villiger (qui décharge surtout les classes moyenne et aisée).