Un visage légèrement fardé où les sourires jaillissent à tout bout de phrase, un chignon haut, à peine teinté de gris, une démarche décidée: il n'y a guère que les plis rieurs au coin de ses yeux pour trahir l'âge d'Anne-Marie Rey, grand-mère de presque 65 ans. A la boutonnière de son blazer, elle porte le badge de la campagne: «Le 2 juin, oui au régime du délai». Si, ce jour-là, les Suisses l'entendent, sa vie risque de s'en trouver bouleversée. Et c'est tant mieux: elle avoue volontiers que son bonheur sera sans mélange et que ce sera un «grand soulagement» de mettre fin à la lutte qu'elle mène depuis plus de trente ans. Il faut dire que, depuis quelques mois, elle consacre «150% de son temps» à la campagne. Désormais, elle rêve d'avoir un peu plus de temps à consacrer à son mari, «de pouvoir simplement ouvrir un livre».

«Après l'éducation de mes enfants, le combat pour la libéralisation de l'avortement fut sans aucun doute celui de ma vie», affirme Anne-Marie Rey. Elle est la fille d'un gynécologue établi dans le canton de Berne, et la question fait partie de son existence depuis toujours: «Mon père avait sa propre petite clinique. Deux lits. Il y mettait des enfants au monde. Il aidait aussi des femmes qui souhaitaient mettre fin à une grossesse non désirée.» Le régime de l'indication qui vaut encore aujourd'hui était déjà en vigueur. Dans un contexte nettement moins libéral, l'arbitraire tenait une grande place: «A Berne, il y avait plusieurs psychiatres habilités à donner l'avis conforme, se souvient-elle. Mon père savait que si une femme devait être reçue par l'un d'entre eux, c'était gagné. S'il apprenait que c'était l'autre, il l'envoyait à Genève.»

C'est à la compréhension de ce père qu'Anne-Marie Rey doit de ne pas avoir vu son destin basculer, comme celui de nombreuses jeunes filles confrontées à la même situation dans les années 60. Lorsque c'est arrivé, elle avait 25 ans. Mariée, elle se préparait à réaliser son rêve, devenir danseuse. «Un accident de contraception et je me suis retrouvée enceinte à moins d'un an de l'examen le plus important de mon existence. J'allais suivre des cours avec les plus grands professeurs de l'époque. Autant dire qu'avoir un enfant à ce moment-là, c'était impossible.» Elle convainc son père d'interrompre sa grossesse sans en passer par l'avis conforme, qu'elle n'aurait sans doute pas obtenu: «Ça a été un soulagement. Je n'ai jamais regretté cette décision. Les années qui ont suivi à danser ont été parmi les plus belles de mon existence. Plus tard, j'ai eu trois enfants désirés, qui m'ont comblée.»

Fondement d'un engagement

De cette expérience, elle dit qu'elle est le fondement intime de son engagement: «Plus tard, il y a eu la lecture d'un livre du professeur Stamm, offert par mon père. Il racontait la misère des milliers de femmes qui avortaient dans la clandestinité; la façon dont certaines mouraient. J'ai compris à quel point j'avais été privilégiée.» Elle décide de se lancer dans la bataille, au nom d'une conviction qui ne la quittera jamais: «Les femmes devraient disposer du droit fondamental de dire oui ou non à une grossesse, de décider avec qui, quand et dans quelles conditions elles veulent un enfant.»

C'est le tout début des années 70. Elle rédige alors un article que le quotidien bernois Bund accepte de publier. Elle y accuse notamment les docteurs Ogino et Knaus, inventeurs de la méthode de contraception dite «naturelle», d'être les responsables de nombreuses grossesses non désirées. Lorsque, peu après, un juriste cherche à la contacter, elle s'attend à une plainte pour diffamation. «En réalité, il réfléchissait depuis un certain temps à la nécessité de changer la loi. Il me proposait de collaborer.» En juin 1971, ils lancent avec trois autres personnes l'initiative pour l'abrogation des articles 118 à 121 du Code pénal, qui interdisent l'avortement. C'est l'époque de l'affaire des médecins de Neuchâtel (Le Temps du 7 mai) et du lancement d'un projet similaire par le Grand Conseil du canton; c'est aussi celle du Mouvement de libération des femmes. Un contexte qui joue en leur faveur: «Sans le soutien d'aucun parti, sans moyens, nous avons récolté les 50 000 signatures alors nécessaires en trois mois.» Finalement, l'initiative sera retirée. Comprenant que l'abrogation pure et simple n'a guère de chance, ses initiants préfèrent soutenir un autre projet, dont l'idée est née au parlement: le régime du délai, déjà. Le projet sera soumis au vote une première fois en 1977. Refusé nettement par les cantons, il obtiendra 48,5% des suffrages du peuple.

L'Union suisse pour décriminaliser l'avortement, dont Anne-Marie Rey est toujours présidente, a été créée en 1973. Son siège consiste en un petit bureau dans la maison familiale de Zollikofen, dans la banlieue de Berne. Anne-Marie Rey admet qu'elle s'est parfois sentie seule à agir, mais s'empresse d'ajouter qu'elle comprend la situation de tous ceux – et toutes celles – qui ne peuvent guère faire plus que cotiser. «J'ai de la chance. Celle d'avoir un mari adorable qui me soutient totalement, et d'être d'un milieu suffisamment aisé pour que nous puissions nous contenter de son salaire pendant que je travaille à ce combat. Si je devais être employée à 100%, élever mes enfants et faire encore de la politique, ce serait simplement impossible.»

Lorsqu'on lui parle des fondamentalistes, Anne-Marie Rey hausse les épaules: «Ils nous agacent, parce qu'ils ont des arguments blessants pour les femmes et pour les médecins. Mais, en même temps, ils disent des choses tellement absurdes…»

Depuis trente ans qu'elle les affronte, elle dit qu'elle ne comprend toujours pas. «Affirmer que, dès le premier jour, cet œuf est une personne au même titre que la femme, cela me dépasse.» Elle imagine que, parmi eux, il y a beaucoup de femmes qui, ne pouvant avoir d'enfant, ont de la peine à admettre que d'autres y renoncent: «Mais a-t-on le droit de faire porter le poids de ses problèmes aux autres?» Quant aux hommes, elle en soupçonne quelques-uns d'être mus par la peur de perdre une part non négligeable de leur pouvoir en laissant aux femmes le droit de décider de la procréation. Parfois, certains militants l'appellent chez elles: «Ils me disent que j'aurais dû être avortée.» Silence. Sourire. «J'ai de la chance. Je sais que j'ai été désirée. J'ai eu une enfance très heureuse. Je me dis que, parmi ces militants, il doit y avoir beaucoup d'enfants mal-aimés.»