Sur la table, un gâteau au chocolat avec six bougies, une par décennie. Ce jeudi 14 mai, la présidente de la Confédération, Simonetta Sommaruga, fête son 60e anniversaire. A l’origine, elle avait voulu partager ce moment avec tous ses contemporains nés le même jour qu’elle. A contrecœur, elle a dû renoncer à ce projet en raison de la crise du coronavirus. A la quarantaine de personnes qui s’étaient annoncées pour la rencontrer, elle a donné rendez-vous l’année prochaine. Sauf au Temps, dont un des rédacteurs, Olivier Perrin, souffle lui aussi ses 60 printemps ce jour.

Une rencontre privilégiée dont la genèse vaut la peine d’être contée. Lorsqu’il reçoit la lettre d’annulation de la fête – imprimée sur papier gaufré et signée en personne par la conseillère fédérale –, notre collègue s’avoue bien sûr frustré, mais aussi touché, car la ministre a pris soin de consoler ses contemporains en leur envoyant une boîte de ses biscuits chéris, les fameux amaretti de sa boulangerie préférée à Berne. Ni une ni deux: Olivier Perrin balance l’anecdote dans un tweet remarqué jusqu’en Argentine. Le gazouillis n’a forcément pas échappé à l’une des collaboratrices de la présidente, qui l’invite dans son bureau à Berne, illuminé par une œuvre de l’artiste lausannoise Christine Isperian: un immense drapeau suisse cousu avec des tissus des quatre coins de la planète. Un décor approprié pour ces deux citoyens du monde.

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Autour de la table, deux destins: celui de la politicienne et celui du journaliste, gage en principe d’un affrontement du pouvoir face à celui qui le questionne. Mais rien de tout cela, en l’occurrence. Alternant légèreté et gravité dans leurs propos, Simonetta Sommaruga et Olivier Perrin échangent en enfants d’une même génération et se dévoilent en toute sincérité et simplicité.

Une génération de la prospérité économique

La veille de la rencontre, tard dans la soirée, la conseillère fédérale a relu le courriel que lui a envoyé notre collègue pour se présenter. Olivier Perrin, c’est une carrière entièrement dédiée au journalisme après une licence en lettres et en psychologie décrochée en 1985 à l’Université de Lausanne. Des étapes qui racontent une passion de communiquer toujours plus forte que les perspectives de plus en plus sombres dans une profession où les fusions s’enchaînent à un rythme régulier: il débute au Journal de Genève qui épouse Le Nouveau Quotidien pour donner naissance au Temps. Ce père de deux grands enfants y est aujourd’hui chef d’édition.

Dans un souci de précision, il a indiqué être né à 10h14 à la maternité de Lausanne. Piquée au vif, Simonetta Sommaruga est allée consulter son acte de naissance. «Figurez-vous que je suis votre aînée de sept minutes. Ça se voit?» interroge-t-elle en partant dans un grand éclat de rire.

En ce mois de mai 1960, le monde nage en pleine guerre froide. Moscou annonce que les Soviétiques ont abattu un avion américain au-dessus de leur territoire, mais Washington réplique qu’il ne s’agit là que d’un avion météorologique égaré. En Suisse, la presse relève l’entrée en vigueur des accords de l’AELE et salue l’exploit d’une expédition austro-helvétique qui réalise la première ascension du Dhaulagiri.

«Nous sommes d’une génération qui a vécu le véritable décollage économique de la Suisse», raconte Simonetta Sommaruga. «Nous avons échappé à la Deuxième Guerre mondiale et n’avons pas connu l’immédiat après-guerre. C’était une période lors de laquelle le niveau de vie s’améliorait tout le temps pour presque tout le monde.»

Un éveil politique par la théologie de la libération

La petite Simonetta ne grandit pas dans une famille très intéressée par la politique. Ce n’est qu’au gymnase catholique d’Immensee, dans le canton de Schwytz, qu’elle s’y éveille peu à peu. «Nos enseignants étaient des adeptes de la théologie de la libération qui s’étaient rendus en Amérique latine. Ce sont eux qui m’ont ouvert les yeux sur la réalité du monde, à la nécessité de s’ouvrir à lui dans un esprit de partage.»

Ce monde, tous deux l’ont parcouru en long et en large, habités par la même curiosité des autres cultures. Olivier Perrin s’est passionné pour l’Europe de l’Est, la Chine et l’Afrique du Sud, où l’a guidé un ami devenu diplomate. Il y fête ses trente ans avec sa femme alors que Nelson Mandela vient d’être libéré et suscite un immense espoir de fin du régime d’apartheid. «Est-il un modèle pour vous?» demande-t-il.

Simonetta Sommaruga acquiesce. «Je ne l’ai jamais rencontré, mais j’ai été impressionnée par sa force de pardon et de réconciliation, des qualités qui me sont les plus chères», relève-t-elle. Cela n’a rien à voir avec un quelconque besoin d’harmonie. «Nelson Mandela voulait donner un projet commun au pays et, à la fin, c’est cela qui importe en politique», souligne-t-elle.

Son autre modèle, c’est Cornelio Sommaruga, cet éminent diplomate et ancien président du CICR dont elle avoue qu’elle ne connaît pas exactement le lien de parenté qu’elle a avec lui. Un grand humaniste aux positions claires et affirmées, «ayant toujours su rester lui-même».

La fidélité à soi-même: c’est là un thème cher à la politicienne socialiste dont la notoriété s’est forgée grâce à son engagement à la tête d’une association de consommateurs en Suisse alémanique et de l’organisation d’entraide Swissaid. «En politique, nous subissons beaucoup de pressions. Il faut savoir garder sa ligne, mais ce n’est possible qu’en se remettant en question.» Le danger, c’est de tomber dans le doute qui paralyse. Mais elle sait y échapper. «Quand je risque de perdre le sens de l’orientation, je me mets au piano et je joue du Bach.» Jean-Sébastien Bach, le musicien par excellence d’une composition classique architecturée de manière verticale, structurée et harmonieuse tout à la fois.

A vrai dire, ce risque est minime. Simonetta Sommaruga fait remarquer que les natifs du 14 mai sont des Taureaux. Un signe astrologique de terre qui engendre, selon son interlocuteur, «des esprits rationnels aux pieds bien ancrés dans la terre, généreux et altruistes». Et notre collègue de ressortir l’éditorial du Temps paru au lendemain de son élection au Conseil fédéral le 22 septembre 2010, qui parlait déjà de sa «personnalité cartésienne» annonçant un «retour aux valeurs sûres».

Peu importe en fait, car ce jour-là est historique. Pour la première fois, le gouvernement compte une majorité féminine. Un moment croqué par le caricaturiste Chappatte, qui voit le quatuor se tourner vers les trois hommes et leur demander: «Alors, lequel d’entre vous fait les cafés?» Simonetta Sommaruga éclate de rire en découvrant ce dessin. Une «magnifique période», qui n’a duré qu’une année. «Un Conseil fédéral équilibré entre hommes et femmes, cela change tout: l’atmosphère, la façon de travailler ensemble, le rapport entre les genres», relève-t-elle. Elle ne le dit pas, mais elle doit probablement le penser: il y a moins de querelles d’ego. Durant cette période de pandémie, d’aucuns ont trouvé la présidente un brin effacée, ce à quoi elle a répondu dans la Schweizer Illustrierte: «En temps de crise, ce n’est surtout pas le moment de se livrer à un show d’ego.»

«Nous avons besoin des jeunes»

Son grand souci durant cette pandémie, c’est l’avenir des jeunes. Où sont-ils passés, ces dizaines de milliers d’écoliers et d’étudiants qui, l’an passé, réclamaient une justice aussi climatique que sociale? Demain, ils devront entrer dans un marché du travail asséché par la récession. «Je ressens une grande responsabilité envers eux, car nous avons besoin d’eux pour faire évoluer les choses. Il est important que les employeurs donnent une chance aux jeunes et les engagent», insiste-t-elle.

«Où vous voyez-vous dans dix ans?» veut encore savoir Olivier Perrin. Simonetta Sommaruga ne cache pas qu’elle préfère ne pas y penser. Son mari, Lukas Hartmann, est écrivain, une profession qui ne connaît pas d’âge de la retraite. «Nous évoluons tous les deux dans notre monde sans trop réfléchir à l’avenir», confesse-t-elle.

Le temps a passé très vite et l’heure des cadeaux a sonné: Olivier Perrin offre à la conseillère fédérale les PDF du Journal de Genève et de la Gazette de Lausanne du 14 mai 1960, ainsi qu’une boîte de pralinés suisses. Il reçoit un beau stylo Caran d’Ache argenté de la conseillère fédérale. Tous deux allument les six bougies, mais n’osent pas les souffler, coronavirus oblige. Bon anniversaire tout de même, Madame la Présidente et Monsieur le journaliste.