Patrimoine

Anniversaire raté chez Madame de Staël

200 ans après la mort de l’inspiratrice du groupe de Coppet, le conflit entre les propriétaires du domaine et la fondation qui exploite le château est à son comble. Résumé

Grâce à des subventions régionales, la fondation qui gère le château de Coppet n’a pas lésiné sur les moyens. Elle a affrété un TGV, qui reliera jeudi Paris à la célèbre demeure historique de La Côte vaudoise. A bord, quelque 160 convives que divertiront durant le trajet l’avocat Marc Bonnant, l’actrice Brigitte Fossey et le pianiste François-René Duchâble.

L’occasion de ces réjouissances? Le bicentenaire de la mort de Mme de Staël (1766-1817), qui a fait de sa demeure le foyer artistique et intellectuel du groupe de Coppet. Un spectacle sera donné au château ces prochains jours, tandis que le consul général de France y organise vendredi la fête du 14 juillet.

Tout le monde pourtant ne sera pas de la partie. La fratrie d’Haussonville, quatre frères et une sœur qui descendent de Mme de Staël et représentent la neuvième génération sur le domaine, boudera ostensiblement les festivités. Celles-ci se déroulent alors que le conflit entre les héritiers et la fondation qui exploite ce patrimoine devient de plus en plus virulent. Pour un programme culturel basé sur le thème de la «réconciliation», c’est plutôt raté.

Au départ il y a un confit familial. Le comte Othenin d’Haussonville, précédent propriétaire, a consacré sa vie au château, s’installant même à demeure dans ce qui n’était pour ses ascendants parisiens qu’une résidence d’été. Mais il s’est éloigné de ses enfants, qui disent l’avoir vu tomber à la fin de sa vie sous l’influence à leurs yeux pernicieuse de la compagne de ses dernières années.

Après sa mort, en 2014, aucun des héritiers, nus-propriétaires du domaine, n’a pu prendre place au conseil de la Fondation Othenin d’Haussonville pour le rayonnement de l’esprit de Coppet, qui a été constituée en 2008 et jouit de l’usufruit du château.

Plainte pour abus de faiblesse

Les enfants d’Haussonville, qui doutent de la capacité de jugement de leur père à cette époque, en sont venus à introduire en 2013 une plainte pénale pour abus de faiblesse. Cette procédure est toujours à l’instruction par la justice française. La constitution même de la fondation, d’importants travaux financés par la fortune paternelle (pour plusieurs millions de francs suisses selon l’avocat de la famille), une promesse de vente de terrains jouxtant le château, tout alimente la suspicion des héritiers. L’opération immobilière, qui n’est pas (encore?) concrétisée, devait fournir des recettes pour l’entretien du château, alors que les enfants y lisent la convoitise de la fondation.

Un récent article du Journal du Dimanche, très documenté et visiblement inspiré par la famille, a mis de l'huile sur le feu. Entre les deux parties, l’heure est au dialogue de sourds. La fondation, que les héritiers décrivent comme hostile et opaque, est présidée par une avocate genevoise dont Othenin d’Haussonville avait fait sa mandataire. Ancien syndic de Coppet, Pierre-André Romanens s’agace d’être toujours celui vers qui on dirige les journalistes. «Je reconnais pleinement les droits des héritiers, nous assure-t-il. Qu’ils viennent s’asseoir à la table, ils sont chez eux.»

La partie adverse se plaint au contraire de n’avoir jamais été conviée à siéger et d’avoir dû se battre pendant deux ans pour obtenir les clés de l’appartement privé (ils ont au château un droit d’habitation sur 1024 m², dont 140 m² chauffables). Il leur a été tout aussi laborieux d’avoir accès à la convention par laquelle leur père a confié aux Archives cantonales la correspondance et les originaux de leur illustre ancêtre.

L’esprit de Coppet en jeu

L’héritage des Lumières, la liberté, l’Europe, telles étaient les grandes préoccupations de la fille de Necker et de ses amis. Aujourd’hui, les amis de l’esprit de Coppet s’alarment. Parmi eux Michel Duclos, ancien ambassadeur de France en Suisse, qui a écrit au Temps: «C’est à des esprits comme Germaine de Staël et Benjamin Constant que l’on doit les fondements de la démocratie libérale. Les esprits cultivés ont un attachement très particulier pour Coppet. Nous sommes un certain nombre à suivre avec tristesse le contentieux qui oppose la fondation et la famille […]. Qu’il soit permis à un ami de la Suisse de dire en toute franchise qu’il paraîtrait étrange que les d’Haussonville, légataires dans une certaine mesure de cette part de l’héritage spirituel de la France, soient totalement écartés des instances de décision où se fixeront les destinées de Coppet.»

A lire aussi: La lettre de Michel Duclos

Mardi, les membres du conseil de fondation se sont rendus à Paris, d’où ils reviendront à bord du TGV spécial et de son piano-bar. La fratrie d’Haussonville a des goûts plus austères. Pour le bicentenaire, elle a prêté de précieux ouvrages à la Fondation Bodmer, elle rêve de faire revenir au château la savante Société des études staëliennes et envisage de briguer, pour l’esprit de Coppet, l’inscription au Patrimoine immatériel de l’humanité.

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