La citadelle s’évapore dans la brume d’un matin de février. L’EPFL exhibe ses bâtiments comme une Alhambra du savoir. Accoudé à la colline d’Ecublens en pleine agglomération lausannoise, glissant vers le lac Léman, le jeu de Lego fait école. Les sédiments de son développement se traduisent en styles architecturaux. Les âges de son expansion se lisent sur l’épiderme du dédale de passerelles, fortins, vigies.

Les ombres de 11 000 âmes dérivent entre les cours et les corridors. Même le Satellite, boîte légendaire d’ébats hors cursus, a fermé ses portes. Les vacances académiques, les relâches de carnaval dans le canton de Vaud déciment le campus. Pourtant l’extase épistémologique plane sur les salles d’exercice désertes. Quelques forçats de la science et du diplôme rament toujours entre connu et inconnu derrière les murs Neocolor, les vitres embuées. Par couches, également, ils composent le paysage humain de l’EPFL: enseignants, corps intermédiaire, étudiants, personnel administratif et technique. Un paysage fortement masculin, malgré la promotion des femmes encouragée sur le site. Plus de 80% des professeurs sont des hommes. Et sept étudiants sur dix aussi.

Au-delà des stars médiatiques – Alinghi, Claude Nicollier, Solar Impulse – un régiment de génies ordinaires, entourés par une armada d’intendants – de l’ingénieur au concierge – nourrit l’étude, la recherche, l’invention quotidiennes de l’école lausannoise.

A deux pas du Parc scientifique où des centaines de start-up défrichent les marchés locaux et planétaires, le cheminement «Diagonale» ouvre une perspective oblique dans le front compact du site. Des fragments humains – épaules, fronts, mains – s’affairent, anonymes, dans les encadrements des portes, des fenêtres, des parois transparentes. Ils scrutent la Toile, malaxent les fluides, sondent le néant. Ils travaillent.

Xavier, 23 ans, au seuil du master, achève sa sixième année en neurosciences. Il se destine à l’industrie pharmaceutique: Serono, Novartis… Pour l’heure, le jeune homme, président du comité, prépare la 30e édition de Balélec. Petit bal de section, l’événement polytechnique de l’année est devenu une kermesse de scènes et de concerts qui attirent les foules.

Xavier est un des 7000 étudiants empilés par les statistiques sur des courbes à la hausse, métaphore de l’histoire à succès de la maison dont les surfaces et les volumes s’étalent désormais sur 55 hectares. Comme lui, Jan, 29 ans, se consacre à une thèse plongée dans les biotechnologies. Encore deux ou trois ans de labeur, prophétise-t-il, avalé par un cul-de-sac. Diana, 25 ans, pourchasse un bachelor en informatique depuis la Roumanie, avant de se désagréger sous les ­piliers d’un palais immaculé.

La place du Nord, un carré à la De Chirico, s’ouvre sur les bâtiments des sciences de la vie voulues au tournant du siècle par Patrick Aebischer, le président démiurge. L’architecture angulaire, sévère, s’appuie sur des fantaisies tubulaires, de plastique ou de métal, rejetons nostalgiques de la fin des années 1970. L’EPFL triomphante ne craint pas les chocs esthétiques.

Axel et Cristian s’échappent d’un néon fané. Le premier, Français, se présente en doctorant de 25 ans adepte de la biophysique. Le second s’avoue physicien, collaborateur scientifique, Roumain de 29 ans. L’un et l’autre incarnent à la fois la crue d’étrangers déferlant sur l’EPFL et l’expansion du corps intermédiaire parmi le personnel enseignant. En deux mots, la moitié des «epfelliens» débarquent de 100 pays différents, la moitié du monde. Neuf étudiants étrangers sur dix proviennent de l’Union européenne avec une majorité écrasante de Français (plus d’un millier).

Quant au corps intermédiaire – une nébuleuse hybride évoluant au croisement des étoiles professorales, moins de 300 élus, et des galaxies estudiantines – il affiche 3000 pensionnaires. Leurs statuts sont éclatés: assistants, postdoc, chargés de cours, adjoints. Leurs salaires varient de 50 000 à 100 000 francs bruts par an. Un prof ordinaire peut en espérer 260 000 au sommet de l’échelle. En outre, les contrats à durée déterminée prolifèrent, encourageant un va-et-vient important. Source de renouvellement mais aussi d’instabilité.

Alors Anne écume en temporaire les matériaux en quête d’un doctorat. La technologie des poudres est son royaume depuis deux ans. Partie de Dijon, la rencontre avec un enseignant de l’EPFL lui a ouvert les portes des laboratoires. Il y en a 250, assène le portail web de la haute école. Là où les machines réinventent le réel. Gigantesques ou miniaturisées, elles malaxent la matière, tordent la lumière, domptent l’énergie.

Marion, 33 ans, nantie d’un CV généreux – ce qui est la norme à Ecublens – déclare un contrat de deux ans signé en septembre dernier. Elle se laisse immortaliser dans l’antre de la bio-informatique. La branche est pointue. Les candidats ne manquent pas. Marion a répondu à une annonce. Une occasion qui ne se refuse pas, vu la renommée de l’EPFL, surtout dans l’Hexagone voisin. Son patron, Jacques, 38 ans, dirige un petit groupe de cinq collaborateurs qui traite et analyse les données des investigations menées par les sciences de la vie. En anglais, l’autre langue du campus, cela s’appelle core facility. Autrement dit, des prothèses électroniques simplifiant la vie à la recherche.

Parmi les permanents du corps intermédiaire, plus clairsemés certes, Dimitris, 52 ans, vingt de mécanique, confesse son bonheur d’adjoint scientifique. Calé dans son bureau, il parle d’autonomie, de cadre motivant. Plus loin, Daniel, chargé de cours dans le même département depuis 2001, s’amuse avec un piège à souris transformé en moteur pour exploits éphémères. Il sourit de la hiérarchie du diplôme qui transpire parfois ici ou là. Il suggère un certain goût de la décision sans partage dont souffrent quelques professeurs. Au détour d’une cantine, d’une baraque à kebab ou d’un guichet de banque, on devine la hantise fantomatique du chef qui semble habiter les lieux et les subalternes.

Finalement, deux femmes employées d’administration surgissent de la pénombre du Centre Midi. Elles évoquent en secret les exigences des professeurs vedettes. En tout, l’exploitation du site compte près de 1500 salariés. Ce sont les anciens fonctionnaires de la Confédération, le hardware de l’EPFL, pour faire court. L’appellation a été supprimée en 2001. Mais la réputation de «planqués», regrettent les deux complices, leur colle toujours à la peau. A leur décharge, elles racontent les milles tâches quotidiennes qui ont explosé au fil du temps et de la croissance de la maison. Bref, elles «bossent au service des gens».

Tout autant que Paul-André, 61 printemps et vingt d’ancienneté, découpé dans le soleil couchant. Avec dix collègues, il cultive le réseau informatique, entre câbles et logiciels d’un immense métabolisme. Ingénieur, il a transité par les grandes entreprises du terroir: Matisa, Bobst, Câbleries de Cossonay. En guise d’adieu, il regarde d’un œil sceptique la masse bétonnée, boisée, vitrée du Rolex Learning Center en train d’accoucher de lui-même. Puis, il retourne aux battements des bits et des gigas. Au crépuscule d’une journée passée au pays de l’excellence.