La guerre en Irak a fait sa première victime collatérale… au Lignon, dans la banlieue de Genève. Le drame s'est déroulé le mercredi 26 mars en milieu de journée dans une carrosserie du quartier, et a mis en scène deux employés. Selon les déclarations de l'auteur présumé de cette tragédie, un Suisse d'origine tunisienne de 47 ans, cela faisait des mois que la victime, connaissant son aversion pour les Etats-Unis et son soutien à Saddam Hussein, le provoquait sur le même sujet: la situation en Irak. Mais avant-hier, ce collègue, un travailleur frontalier français de 31 ans, est allé trop loin à son goût. Dans la matinée, il lui aurait dit que «les Américains allaient multiplier les champignons au-dessus de l'Irak et que c'en serait fini de Saddam le dictateur.»

Offensé, le carrossier rentre chez lui pendant la pause de midi, avec la ferme intention de tuer son collègue pour lui faire payer cet affront. Il prend un grand couteau de cuisine et l'affûte avec un aiguisoir. Vers 13 heures, il revient à la carrosserie avec ces ustensiles et prépare la mise à mort du frontalier. Il a déjà choisi l'endroit où il mènera sa guerre contre celui qui le titille inconsciemment depuis des mois. Ce sera la cabine où les carrosseries des voitures sont habituellement peintes. Dans cette pièce close, les petites lucarnes ne devraient pas permettre aux autres employés de l'atelier de voir ce qui se passe.

Lorsque sa victime arrive, peu après lui, à la carrosserie, l'agresseur l'attire dans la cabine en prétextant qu'il veut lui montrer un véhicule qu'il a peint le matin même. Sans se méfier, le Français entre dans la pièce. Son agresseur ferme la porte et met la ventilation en marche, afin d'étouffer les éventuels appels au secours. Surgissant par-derrière, il l'étrangle avec son bras, sort son grand couteau et le poignarde à plusieurs reprises à l'abdomen. Il lui assène avec acharnement entre quinze et vingt coups. Ensanglanté, le malheureux s'écroule. Le forcené lui donne des coups de pied dans le ventre «afin de le vider de son sang», expliquera-t-il. Comme prévu, les cris désespérés du frontalier sont couverts par le souffle puissant de la ventilation. Les collègues qui travaillent à côté, dans l'atelier, n'entendent ni ne voient rien.

La lutte acharnée se poursuit. Au bout d'un moment, la victime réussit à bloquer l'avant-bras qui tient le couteau. Allongé par terre, il arrive ensuite avec son pied à entrouvrir la porte de la cabine. Ses hurlements parviennent alors dans l'atelier. Un collègue accourt pour voir se qui se passe. En se trouvant face à face avec l'agresseur tenant un couteau ensanglanté, il préfère partir et appeler la police plutôt que de tenter de s'interposer.

Quelques minutes plus tard, une patrouille de gendarmes débarque dans la carrosserie, suivie de peu du Cardiomobile. Les policiers découvrent, hors de la cabine de peinture, l'agresseur, l'arme à la main, en train de maintenir sa victime, toujours vivante, au sol.

Avant l'arrivée des policiers, il lui a promis de ne pas l'achever, «car il avait tenu plus de cinq minutes sans mourir», justifiera-t-il plus tard. «Il n'a pas tenté de résister quand les gendarmes lui ont sauté dessus pour l'arrêter», rapporte Eric Grandjean, porte-parole de la police cantonale genevoise. Le Français est emmené à l'Hôpital cantonal de Genève, où il a subi une opération d'urgence. Ses jours ne sont toutefois pas en danger.

Les surprises des gendarmes ne s'arrêtent pas là. En entrant dans la cabine à peinture, ils découvrent de longs bouts de fil de fer tordus. L'agresseur leur raconte qu'il pensait dépecer sa victime, suspendre ses morceaux dans la cabine en utilisant les fils de fer et faire monter la température de la pièce à 120 degrés pour les griller – la chaleur dans la cabine de peinture permet d'accélérer le séchage de la carrosserie. Il leur confie aussi qu'il voulait manger son collègue.

Prévenu de tentative de meurtre, l'agresseur a été écroué à la prison de Champ-Dollon. Il a déclaré aux enquêteurs ne pas regretter son geste, s'avouant quand même mécontent «de ne pas être allé jusqu'au bout». Une expertise psychiatrique aura lieu.

Quant à la victime, elle a été entendue par les enquêteurs. Selon Eric Grandjean, «elle nie avoir pris position contre l'Irak».