Durant la crise du coronavirus, on a très peu parlé du rôle joué par le secteur privé. A la tête de Swiss Medical Network, où travaillent 2000 médecins et 3000 collaborateurs dans 21 établissements en Suisse, son administrateur délégué Antoine Hubert tire un premier bilan.

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Le Temps: Cette crise a-t-elle scellé la réconciliation des secteurs public et privé de la santé?

Antoine Hubert: Temporairement, oui. Au niveau du corps médical en tout cas, nous avons réalisé l’union sacrée. Nous avons mis les divergences de côté et nous nous sommes attachés à mettre en place un dispositif qui tienne le coup. Mais il y a des cantons où la collaboration a mieux fonctionné que dans d’autres.

Lesquels, à votre avis?

Je déplore un Röstigraben en matière d’intégration du secteur privé dans l’ensemble du paysage hospitalier. A Zurich par exemple, où nos cliniques ne figurent pas sur la liste hospitalière, le canton a fait l’état des lieux de tous les établissements selon leurs disponibilités et leurs compétences. Il nous a même versé des acomptes sur la part cantonale du financement hospitalier au même titre qu’aux autres hôpitaux.

Qu’est-ce qui n’a pas fonctionné en Suisse romande?

Dans le canton de Vaud, le CHUV a fait cavalier seul. A Nyon, nous avons donc collaboré avec le Groupement hospitalier de l’Ouest lémanique (GHOL). Notre clinique de Genolier lui a prêté ses intensivistes et ses respirateurs, tandis que nous nous sommes concentrés sur les patients ne nécessitant pas d’intubation. A Genève, la collaboration a assez bien fonctionné. Les HUG ont accueilli les patients Covid, tandis que certains de leurs médecins sont venus opérer à notre clinique de la Générale-Beaulieu. Au Tessin, où 40% des activités sont fournies par les privés, la symbiose a été exemplaire.

Les secteurs public et privé se sont-ils enfin départis de leur méfiance réciproque?

Avant la crise, il n’y avait quasiment pas d’interactivité entre nous, hormis des collaborations ponctuelles avec les HUG avec lesquels nous partageons un centre de fertilité. Cette pandémie nous a obligés à unir tous nos efforts sans même aborder le volet financier de cette coopération, qu’il faudra régler ultérieurement. Nous avons mis de côté les questions qui fâchent.

Définitivement?

Les gens ont la mémoire courte. J’ai peur que cet esprit de collaboration s’oublie vite. Je crains que l’on ne tente, notamment en Suisse romande, de sacraliser la santé publique pour l’arroser encore plus abondamment de subventions, comme c’est le cas pour l’Hôpital Riviera-Chablais à Rennaz actuellement. Par contre, ce sera l’occasion de relancer le débat sur le paysage hospitalier dont j’estime qu’il est dans certains cas surdimensionné. On l’a vu lorsque le Conseil fédéral a obligé tous les hôpitaux à abandonner toutes les opérations non urgentes. Les hôpitaux ont été presque vides, n’étant plus qu’à 20% de leur taux d’occupation habituel. Il faudrait s’inspirer de l’exemple tessinois, où les hôpitaux sont suffisamment décentralisés et flexibles, de manière à augmenter sensiblement le nombre de lits de soins intensifs en cas de nécessité.

Le Conseil fédéral a-t-il commis une erreur en interdisant les opérations non urgentes?

Nous avons tous été frappés par les images venues d’Italie, où le système hospitalier a été totalement débordé. Pour éviter une telle situation, nous avons donc tous surréagi. Dans l’ensemble, le Conseil fédéral a bien géré cette crise.

Quelles leçons tirez-vous pour la Suisse par rapport à d’autres pays?

En Suisse, nous avons 1650 morts pour 31 000 cas positifs. Et en France, près de 30 000 morts pour 150 000 cas. Soit un décès sur cinq en France, contre seulement un sur vingt chez nous. C’est dire que notre dispositif est meilleur que dans l’Hexagone et qu’ailleurs dans le monde. Notre personnel médical est mieux formé, mieux équipé et mieux rémunéré. Notre infrastructure est aussi plus moderne.

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Notre système fédéraliste a-t-il été un handicap?

Non. Le droit d’urgence a permis au Conseil fédéral de prendre la main là où il devait le faire, en coordonnant son action à l’échelon national sur les points essentiels comme l’approvisionnement en matériel sanitaire pour éviter la concurrence entre cantons. Mais ensuite chacun d’eux a été libre de réorganiser ses hôpitaux. Cette décentralisation a été très profitable. Il aurait été faux d’imposer les plus strictes mesures tessinoises à tout le pays. La Suisse, c’est 26 petits pays et le fédéralisme y fonctionne bien.

J’estime que les caisses ont économisé entre 2 et 3 milliards de francs durant cette crise. Elles pourraient donc baisser les primes pour 2021

Les hôpitaux ont été privés de 80% de leur activité traditionnelle durant près de deux mois. Vous attendez-vous à une baisse des coûts de la santé en 2020?

Il y aura un certain effet de rattrapage durant le deuxième semestre de l’année. Mais compte tenu du fait que les dépenses à la charge de l’assurance maladie de base se chiffrent à 33 milliards par année, j’estime que les caisses ont économisé entre 2 et 3 milliards de francs durant cette crise. Elles pourraient donc baisser les primes pour 2021. Je privilégie pourtant une deuxième option: augmenter dès la fin avril et pour quelques mois les tarifs des prestations d’environ 10% pour tous les acteurs de la santé qui ont souffert de cette crise, soit non seulement les hôpitaux, mais aussi les médecins et autres thérapeutes.

Et pour quelle raison?

Cela permettrait de couvrir les coûts supplémentaires que nous imposent les nouvelles mesures de précaution à prendre: le respect de la distanciation sociale, les tests auxquels nous soumettons systématiquement tous nos patients, le matériel de protection dont le prix a parfois décuplé. C’est à la Confédération avant tout de régler ce problème, car c’est elle qui a décrété le droit d’urgence.

Comment atteindre l’immunité collective désormais?

Le meilleur moyen est de généraliser les tests diagnostics comme les tests sérologiques permettant de détecter les anticorps développés par le système immunitaire face au virus. Les gens ont envie de savoir s’ils ont contracté le virus, leurs employeurs aussi, raison pour laquelle nous proposons ces tests aux entreprises. Leur coût devrait être pris en charge par l’assurance maladie, même si aujourd’hui la loi n’autorise pas le remboursement d’une prestation fournie sans symptôme d’une maladie.

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