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Antoine Vielliard, le maire de Saint-Julien-en-Genevois, à la douane de Perly.
© Pierre Abensur pour Le Temps

Portrait

Antoine Vielliard, l’homme que Genève adore détester

Le maire de Saint-Julien, en France voisine, est un combattant infatigable des droits des frontaliers. A Genève, il en braque plus d’un, mais il se défend de haïr le canton qui l’a vu naître. Un pied de chaque côté de la frontière, il se sent appartenir à ce Grand Genève qu’il réclame de ses vœux

Il est le seul Français de sa famille, tous les autres étant Suisses devenus. Il est même le premier citoyen de Saint-Julien, commune du Genevois français. Embrouillé? Autant que les questions d’identité, qu’un ruban de frontière ne saurait résoudre. «Je suis considéré comme Français en Suisse et Suisse en France. J’ai grandi avec cette ambiguïté. Or je me sens, au fond de moi, du Grand Genève.»

Antoine Vielliard, maire de «Saint-Ju», comme on dit ici et là-bas, l’homme dont les blogs ont allègrement passé la frontière, au point qu’il a gagné le statut de «Monsieur frontaliers». Celui qui croise le fer avec le ministre artisan de la préférence cantonale, le MCG Mauro Poggia, avec tous les députés qui cassent du 74 dans l’enjouement des causes gagnées, celui que Genève, au fond, adore détester.

D’un naturel sérieux 

La formule ne le fait point trop rire, malgré nos assurances quant au caractère impertinent du portrait. D’un naturel sérieux, austère presque, avec ce port de tête rigide et cette allure de premier de classe, on le sent méfiant et prêt à l’esquive. En homme qui reçoit des coups mais sait aussi en donner. Dernier en date: il a envoyé à Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, une liste d’offres d’emploi publiées à Genève et excluant des candidats frontaliers, en violation des accords de libre circulation, estime-t-il: «Genève ne peut pas signer des accords bilatéraux et s’affranchir des contreparties.»

Travailleur frontalier, Antoine Vielliard l’a été pendant plusieurs années, employé de Procter & Gamble. «Depuis que j’ai quitté cette entreprise, je gagne trois fois moins mais je suis trois fois plus heureux.» Il conteste cependant défendre les privilèges des frontaliers. «J’en ai affronté 500 lorsqu’il a été question que ceux-ci paient leur assurance maladie en Suisse. Je me suis fait siffler.» Défendre leurs privilèges, non, mais leurs droits, oui, au nom d’une idée de la justice qu’il a forgée adolescent déjà, un pied en Suisse, un pied en France et l’œil rivé sur le journal Le Monde: «L’éplucher m’a sûrement plus formé que mes études supérieures.» Après des écoles entre Genève, où il est né, et Annemasse, il obtient un diplôme de l’Ecole supérieure de commerce de Paris, et ambitionne de faire de la politique. Mais un ancien ministre lui conseillera de ne pas s’y lancer sans un métier, histoire de ne pas être dépendant financièrement de celle-ci, de conserver le pouvoir de dire non.

Le problème, c’est la personnalisation de son pouvoir. En France, cela plaît, mais c’est inefficace. On ne change pas un pays par le haut.

Antoine Vielliard, maire de Saint-Julien-en-Genevois

Un pouvoir dont Antoine Vielliard ne se prive pas, cultivant son côté justicier et fustigeant les petits arrangements de ses pairs. Quand, aux élections municipales de 2008, la droite soutient la gauche pour lui barrer la route, à lui, le centriste, il perd ses illusions et conforte ses valeurs de preux chevalier. Membre du MoDem, il accorde en 2017 son parrainage à Emmanuel Macron. De ce président en marche, il apprécie le pragmatisme, les réformes, l’affranchissement des clivages, le credo européen. «Le problème, c’est la personnalisation de son pouvoir. En France, cela plaît, mais c’est inefficace. On ne change pas un pays par le haut.»

Laissons la République française pour revenir à celle, coriace, de Genève. Et soumettons Monsieur frontaliers au défi de qualifier les conseillers d’Etat. Mauro Poggia? Facile: «Opportuniste.» Pierre Maudet? «Efficace et égocentrique.» Antonio Hodgers? «Volontariste.» François Longchamp? Il opte pour un substantif: «Haut fonctionnaire.» Anne Emery-Torracinta? Pas d’inspiration, de son propre aveu, avant de lâcher: «Enseignante.» Serge Dal Busco? Même problème, même résolution: «Ingénieur.» On laissera Luc Barthassat en paix, et aux nouveaux arrivants le temps de déplaire à Antoine Vielliard.

Genève s’est engagé en 2008 à construire 2500 logements par an. En 2010, seuls 1000 logements étaient sortis de terre. Je n’en ai pas dormi.

Antoine Vielliard, maire de Saint-Julien-en-Genevois

Car les sujets de discorde ne manqueront point. On sent déjà frémir le projet d’agglomération dont la capitale, pour l’élu tricolore, s’est moquée depuis le début: des promesses non tenues jusqu’aux votations opportunément perdues, estime-t-il, comme le financement des parkings P + R en France. «Genève s’est engagé en 2008 à construire 2500 logements par an. En 2010, seuls 1000 logements étaient sortis de terre. Je n’en ai pas dormi.» Du coup, l’élu a décidé de rendre la pareille, non pas en rétorsion, mais parce que Saint-Julien ne peut plus assumer la croissance de la capitale: «Nous allons réduire le nombre de nouveaux logements à 200 par an.»

Posture souvent incomprise

Galvanisé par sa victoire devant la Chambre administrative qui a jugé illégal le refus de l’Etat de Genève de scolariser des élèves frontaliers, Antoine Vielliard ne laisse rien passer. Et tant pis s’il est le seul parmi les maires de France voisine à donner de la voix, une posture souvent incomprise. Ce serait, selon lui, un reliquat culturel de 1815, quand il avait été question que Genève s’étende jusqu’au Salève et au Jura, à la condition que les populations catholiques n’aient pas les mêmes droits politiques que les citoyens de souche: «Ne pas oser parler doit être une réminiscence inconsciente de cette époque.»

Antoine Vielliard trouve-t-il seulement le temps de s’occuper de sa commune? Premier rire: «Genève ne prend qu’une petite partie de mon temps!» Voyez: il rénove le cœur de sa ville, il est aussi parvenu à réduire les dépenses publiques de 7% en un an, grâce à des mesures de bon sens. La plus cocasse: confier à des moutons la tonte des espaces verts. Mais que Genève se rassure, Antoine Vielliard revient toujours à ses moutons. Et ce ne sont pas ceux qui broutent les prés de la douce France.


Profil

1971 Naissance à Chêne-Bougeries (GE), scolarité à Genève puis en France.

1991 Adhésion à l’Union pour la démocratie française (UDF), qui devient le MoDem en 2007.

1997 Engagé chez Procter & Gamble à Paris, Bruxelles puis Genève.

2008 Il perd les élections à Saint-Julien face au PS soutenu par l’UMP.

2014 Elu maire de Saint-Julien.

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