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Sécheron. 30.8.2016. Antonio Hodgers, conseiller d'Etat Genevois. photo © eddy mottaz
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Genève

Antonio Hodgers: «Genève doit mettre fin à sa mentalité provinciale»

Pénurie de logements, embouteillages, employés sous pression de la concurrence européenne; le conseiller d'Etat appelle à des investissements, sans quoi Genève ratera son rendez-vous avec son statut de métropole

Le Temps: Le Conseil d’Etat vient de présenter sa réforme: un taux à 13,49%, des compensations récurrentes à hauteur de 229 millions sur les cinq première années, 185 sur celles qui suivront. On imagine que ce projet est le fruit d’un consensus au sein même de l’exécutif. Comment y êtes-vous parvenu? 

Antonio Hodgers: Il nous a d’abord fallu partager les constats. Cette réforme n'est pas que nécessaire mais elle est également souhaitable, en apportant plus de justice fiscale entre les entreprises. En tant que magistrat de gauche, je ne peux accepter que des entreprises locales paient le double d’impôt que les multinationales. Ensuite, il s’est agi de considérer, non pas comme une fatalité à répondre aux injonctions de l’OCDE et au droit fédéral, mais comme une opportunité pour notre canton. Si les premières années de sa mise en œuvre seront difficiles, elle déploiera, à moyen et long terme, des résultats positifs. Une fois posée cette vision de la réforme, les solutions ont émergé par intelligence collective. Et le Conseil d'Etat accueillera volontiers les propositions des partenaires institutionnels consultés actuellement. 

Vous dites soutenir les petites et moyennes entreprises locales. Or, quelque 40% d’entre elles ne dégagent pas de bénéfices. Elle ne profiteront donc pas de cette réforme, et verront de surcroît voir augmenter le prélèvement sur leur masse salariale de 0,22%. Est-ce bien juste?

Il faut relativiser ce chiffre. En moyenne, cela correspond à 15 francs de plus par mois par employé. Cette hausse est donc marginale. Plus important, elles bénéficieront indirectement de la réforme, en conservant leurs clients que sont les multinationales qui induisent 40 000 emplois locaux dans le commerce, le bâtiment et les services, notamment.

Les mesures compensatoires – 55 millions chaque année, 44 millions supplémentaires pendant 5 ans – sont-elles vraiment suffisantes en comparaison des pertes occasionnées?

On ne pouvait pas aller beaucoup plus loin sans alourdir le coût de l’emploi. Or, il nous importe de valoriser le travail. Donc oui, j’estime que c’est suffisant.

Est-ce possible de défendre RIE III comme étant une réforme de gauche?

Bien entendu. Parce qu’elle est porteuse des valeurs d'équité et de transparence fiscale.

C’est-à-dire?

J’ai toujours été dérangé par les dispositions prédatrices destinées à attirer des entreprises pour des raisons purement fiscales, tels que les statuts spéciaux des multinationales ou encore le secret bancaire. C'est de la concurrence déloyale à l'égard d'autres régions européennes. On ne crée pas de valeur ajoutée, on la délocalise seulement. C'est un jeu à somme nulle, duquel nous avons beaucoup profité, mais qui arrive aujourd'hui à sa fin. En cela, pour des raisons éthiques,  j’estime effectivement que les revendications de l’OCDE sont tout à fait légitimes, même si elles nous ont été imposées. Enfin, cette réforme générera un développement économique plus endogène, soutenable et durable. Ces dernières années, notre canton s’est retrouvé dans un climat de surchauffe où l’on a accueilli à bras ouvertes énormément d’entreprises et d’emplois sans beaucoup se soucier d’accompagner cette croissance. Cela a généré d’importantes difficultés en termes de mobilité, de marché de l’emploi, d’infrastructures manquantes comme les crèches, ou encore de logements. Le résultat est que, aujourd’hui, un tiers des actifs ne réside pas dans le canton. Ce qui équivaut à générer des embouteillages et de priver le canton de substances économiques importantes.

En rehaussant le taux d’imposition des sociétés à statut de 11,6% à 13,49%, on peut aussi s’attendre à une croissance moins forte, non?

La croissance sera plus maitrisée et certainement plus stable et mieux répartie. Il en va de notre qualité de vie, un peu trop oubliée. 

Comment peut-on (ré)concilier l'attractivité économique et le bien-être des Genevois? Pour certains, un emploi importé c'est un emploi en moins et son loyer qui prend l'ascenseur…

Effectivement, c’est que j’appelle le malaise genevois, à savoir une combinaison entre un sentiment d’abandon de la population et une perte de maîtrise du développement. Comment ne pas comprendre la circonspection de celui qui voit son pouvoir d’achat stagner, qui se voit concurrencé sur le marché du travail par des travailleurs plus qualifiés et moins chers, qui voit son loyer prendre l’ascenseur dès qu’il déménage et qui ne cesse de voir ses primes d’assurance-maladie monter? Si le canton a globalement profité de cette croissance, une partie de la population s'est vue abandonnée au bord de la route.

Il faut donc y voir un problème de redistribution?

Oui mais pas seulement entre riches et pauvres. Aujourd’hui, toute la population subit les effets du retard pris dans le développement des infrastructures. Cette discrépance entre forte croissance et nuisances collatérales a généré énormément de tensions. Elle explique par exemple la naissance du Mouvement citoyens genevois. L’existence de ce parti est le reflet d'une rupture du lien social et d'un cadre de vie dégradé.

La peur de perdre son travail ou de ne plus «reconnaître» son canton, par exemple  n’a-t-elle pas également contribué à renforcer les exaspérations?

En partie. Beaucoup de Genevois sont nostalgiques de la Genève d’il y a 30 ans, d’autres ne sont pas retrouvés dans l’incroyable développement économique de leur canton. Ces éléments permettent de rendre compte de l’émergence de certains réflexes de repli sur soi et le refus genevois d’assumer son rôle métropolitain. Genève n’est plus une petite ville mais une métropole d’un bassin de près d’un million de personnes. Elle doit aujourd'hui assumer son destin métropolitain!

A vous entendre, les Genevois sont schizophrènes. Ils perpétuent l’image d’un petit canton agréable à vivre tout en aspirant à être le centre du monde, c’est cela?

Je parlerais plutôt d’une contradiction. D’un point de vue économique, nous nous voyons comme une région extrêmement ambitieuse et concurrentielle au niveau européen, voire international. Mais dans nos mœurs, nous gardons une mentalité provinciale: nous continuons à vouloir prendre notre voiture pour faire des courses en ville, conserver des zones de villas au centre-ville et refusons d’investir de manière conséquente pour la mobilité douce, par exemple.

Est-elle générationnelle?

En grande partie. Toute nouvelle génération souhaite réinventer le modèle. Celui actuellement en jeu est celui de la qualité de vie. En matière d’aménagement du territoire, la jeune génération appelle de ses vœux une vie urbaine et dense, celle des courtes distances, culturellement riche et diversifiée et respectueuse de l’environnement. Elle a pris conscience que l’avènement de notre métropole, couplée à l’exiguïté de notre territoire, met certains schémas à mal. C’est aussi une certaine vision de la réussite sociale et personnelle, jusqu'ici valorisée par la villa individuelle, qui est bouleversée.

Mais en quoi cette réforme fiscale profitera-t-elle au développement de cette métropole?

Elle offre l’opportunité de repositionner notre politique d’attractivité de manière plus organique. En clair, cette réforme fiscale accompagne une certaine vision du développement du canton. Pour commencer, il faut partager les fruits de la prospérité et préserver un tissu professionnel diversifié et maintenir les emplois sur notre territoire. Nous pourrons dès lors concrétiser les nouveaux quartiers pour loger nos actifs, dont le tiers dont je vous parlais vit en France et dans le canton de Vaud. En ramenant la classe moyenne sur notre territoire, on crée non seulement de l'activité puisque 70% des dépenses d'un ménage se font sur le lieu de domicile. Maintenir ces emplois, c’est aussi permettre de financer les infrastructures de transports et les espaces publics. En dernier lieu, maintenir ces empois c’est assurer une pyramide des âges équilibrée. Il nous faut à tout prix rajeunir notre population. Je rappelle qu’en 2030, 20% de la population aura plus de 65 ans contre 15% aujourd'hui, et les plus de 80 ans auront doublé.

Vous espérez un retour sur investissement dans 5 ans. Ce pari n’est-il pas trop optimiste?

Non. Regardez les deux dernières années, nous avons dégagé des bonis de 200 millions à chaque exercice. Ces deux années auraient à elles seules permis de combler le manque à gagner estimé à 350 millions pour 2019. Et il faut aussi prendre en compte qu’une grande partie des économies réalisées par les entreprises seront réinvesties dans l’économie genevoise.

En êtes-vous certain?

Les sociétés à statuts verront leur impôt augmenter alors que les entreprises locales le verront baisser. Ces dernières – qui sont les grandes gagnantes de RIE3 – ont en général tendance à réinvestir dans leur propre territoire. Mais, bien sûr, personne n’est à l’abri d’un revirement brutal de la conjoncture.

Néanmoins, il faudra bien trouver cette somme manquante si, comme l’a promis votre gouvernement, l’on veut maintenir le niveau des prestations publiques. 

Nous recourrons à l’emprunt, raison pour laquelle nous proposons de suspendre temporairement le frein au déficit. Dans les faits, Genève dispose d’une solide situation financière. Certes, notre dette est élevée, mais en comparaison avec notre PIB, elle n’est pas si importante. Si nous devons être vigilants en matière de frais de fonctionnement de l’Etat et de maîtrise budgétaire, nous devons continuer à investir dans les infrastructures à un niveau élevé. Cela est fondamental si l’on veut aboutir à une Genève de 2030 agréable à vivre, où les gens ont envie de résider.

Faire revenir les habitants sur sol genevois, c’est construire beaucoup de logements. Y arrivera-t-on?

Nous produisons aujourd’hui près de 2000 nouveaux logements chaque année. En 2030, c’est donc potentiellement 60 000 nouvelles personnes qui pourraient ainsi revenir dans le canton, soit la moitié des actifs qui ont quitté Genève. Mais soyons clairs, cela ne se fera pas sans densifier. Le défi est de garantir une densification de qualité.

Construire, c’est bien. Mais pour qui?

Pour la classe moyenne qui a été longtemps oubliée des politiques de logements. C’est-à-dire pour ceux qui sont trop riches pour bénéficier d’aides, pas assez pour acquérir un logement. On ne peut pas accepter que certains soient contraints de louer de logements à plus de 3000 francs. 

Et comment parviendrez-vous à cet objectif?

Cela nécessite une politique plus offensive de la part de l’Etat, car le marché libre n'offre pratiquement pas de logement à loyer abordable. Bien entendu, on ne peut construire qu’en s’entendant avec ceux qui construisent, c’est-à-dire, le privé.

Vous misez sur une croissance démographique alors que beaucoup de voix s’élèvent pour la réfréner. N’est-ce pas là faire preuve d’une certaine surdité?

Je pense qu’il y a un malentendu. Notre canton a déjà grandi! Notre République se trouve déjà à l’épicentre d’une métropole d’un million d’habitants. C'est le fruit de notre succès, pour le meilleur et pour le pire. Je ne suis pas l’apôtre de la croissance, je soutiens juste que notre région doit être plus équilibrée, ce qui implique de rapprocher les domiciles des lieux de travail. Ceci dit, ceux qui demeurent nostalgiques d’une Genève qui n’existe plus devront faire leur deuil.

Mais le canton a-t-il réellement les moyens, par exemple, de réguler le marché du travail? Comment peut-il éviter que des employés locaux se voient menacés par des employés exogènes?

Il est clair que les travailleurs avec peu de formation sont les plus fragilisés. Mais je ne crois pas que toutes les mesures protectionnistes parviennent à les protéger d’avantage. Il faut plutôt concentrer nos efforts sur la formation et la lutte contre les abus. Ensuite, j’aimerai rajouter un autre risque sous-évalué quant aux employés exogènes : celui de l’appartenance. Un employé résidant à Genève est un habitant et un habitant, à terme, devient un citoyen. L’habitat pendulaire ne concoure pas à renforcer le lien social

Le discours de votre gouvernement pour vanter les mérites de la réforme s’est essentiellement résumé à agiter la peur de voir des entreprises et ses emplois se volatiliser. N’est-ce pas terriblement triste?

C’est votre opinion. Mais on ne peut pas faire l’économie de passer sous silence les dangers liés à un refus. L’échec de cette réforme équivaudrait à avoir la certitude de voir partir un bon nombre de multinationales. Pour ma part, j'insiste sur le fait que cette réforme amènera plus de justice fiscale et de développement endogène et d'économie réelle.

Mais quand même, cela suffira-t-il à convaincre ce citoyen qui ne voit dans cette réforme, qu’un grand cadeau à des actionnaires et des patrons?

Je comprends cette méfiance. Mais je lui dirais qu’au contraire, c’est le moment de rétablir un peu d’ordre Cette réforme repositionne et rééquilibre notre économie en faveur de l’emploi pour préserver les revenus fiscaux et les prestations sociales qui en découlent.

Et pourquoi ce citoyen devrait vous croire?

Parce que justement, nous abolissons ces statuts particuliers. Désormais, les acteurs économiques seront sur un pied d’égalité et contribueront équitablement au développement harmonieux de notre canton. Il s’agit aujourd’hui de répartir plus également les fruits de la prospérité.


Le questionnaire de Proust

Quelle serait votre épitaphe idéale? Pas d’épitaphe, mais la dispersion de mes cendres du haut des tours du PAV (gigantesque projet urbain «Praille-Acacias-Vernets», ndlr). 

La dernière fois que vous avez été jaloux? Lorsque ma fille, à deux ans, a préféré son doudou à mes câlins.

Ce qui vous agace le plus à Genève? Genève n'a souvent pas les ambitions de ses moyens .

Votre définition du mensonge? Le mensonge c’est être prisonnier de ses propres aveuglements.

Enfant, vous rêviez d'être... Ingénieur en microtechnique

Une musique de fin d'été? Capucine et Capucin, de Gaïtan.

Quelle est la tâche la plus insupportable de conseiller d'Etat? Ce qui est insupportable devient insurmontable. Heureusement rien ne l’est.

Ce que vous pardonnez facilement? L’enthousiasme galopant qui veut aller plus vite que la musique.

Accepteriez-vous de tuer par amour? Oui. Mais avec honneur, de face, en duel et à armes égales.


Profil

1976 Antonio Hodgers voit le jour à Buenos Aires 

1981 Arrive avec sa soeur et sa mère en Suisse

1983 La Suisse lui accorde l'asile politique

1990 Obtient le passeport suisse

1997 Fait son entrée au Grand Conseil, il est le plus jeune du Parlement

2004 Co-fonde Mobilidée, société de conseil en mobilité

2006 Prend la présidence des Verts genevois, et ce jusqu'en 2008

2007 Accède au Conseil national, préside le groupe parlementaire dès 2011

2013 Est élu conseiller d'Etat chargé de l'Aménagement, du Logement et de l'Energie

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