Genève

Antonio Hodgers: «J’en appelle à une helvétisation de Genève»

A Genève, le consensus est devenu un objet politique introuvable. Le président du Conseil d’Etat le déplore et espère un changement de mœurs. Il annonce la création d’un fonds de financement de transports transfrontaliers

Il est président par accident. Antonio Hodgers a été réélu au Conseil d’Etat genevois le 6 mai 2018. Le Vert, à la tête d’un Département du logement renforcé des affaires environnementales, s’apprêtait à concentrer son action sur l’urbanisme et la transition énergétique, dans un gouvernement dirigé par un homme fort, qui n’était pas lui. Quatre mois ont suffi pour bouleverser la donne. Le 13 septembre, il est nommé président du collège, en remplacement de Pierre Maudet, sous le coup d’une enquête pénale. D’abord, Antonio Hodgers a improvisé comme il a pu, entre les cachotteries de son collègue PLR révélées par l’enquête judiciaire et les exigences d’un poste qu’il découvrait. Les esprits s’étant reposés, nous avons voulu savoir quel président dirigeait aujourd’hui Genève.

Le Temps: Quelle a été votre réaction lorsque vous avez découvert l’ampleur des manifestations en faveur du climat de la semaine dernière?

Antonio Hodgers: Voir une nouvelle génération s’approprier cette thématique est émouvant. La mienne découvrait l’altermondialisme, même si les effets de ces luttes se sont aujourd’hui en partie estompés. Je trouve la jeune génération très lucide. Les jeunes assument avec beaucoup de responsabilité le fait que leur cadre de vie sera moins bon que celui de leurs parents. Ils renoncent à l’avion, aux fruits hors saison, se déplacent à vélo. Ce sont des comportements fondés sur la frugalité, alors que la génération précédente concevait l’accomplissement personnel en en faisant toujours plus. Malgré cela, les jeunes gardent un discours positif. Ils ont envie d’un avenir, même fait de privations matérielles. Ils ne sont pas dans le «no future» des punks.

Ils sont le signe d’une demande de renouveau politique. Comment leur répondez-vous?

Il faut redonner du sens et l’envie du politique. Il est vrai que Genève vit aujourd’hui une crise politique, avec trois magistrats mis en prévention et des affaires qui ternissent l’image des élus. Par ailleurs, le niveau de résistance à l’action publique est très fort. Pour les votations du 19 mai, cinq recours sont pendants. Les dossiers RFFA et de la caisse de pension des fonctionnaires sont clivés. 75% des logements à construire font l’objet d’une opposition. Le Ministère public et la Cour des comptes montent en puissance alors qu’ils sont des instances de contrôle et non du faire. L’addition des affaires amène à un discrédit du politique qui pourrait être démobilisateur. Le blocage nous guette. La posture politique la plus simple semble être la passivité et l’inaction, car elles mettent à l’abri des critiques. Et pourtant, les jeunes nous demandent d’agir. Ils ont raison! Le défi climatique doit être la préoccupation numéro un à notre échelle locale. C’est non seulement juste, c’est aussi une aventure sociétale passionnante. Il faut revoir notre rapport à l’environnement, notre mode de consommation et de partage. C’est également un défi d’innovation économique fantastique. Ces questions font beaucoup de bien à Genève. La nouvelle génération nous rappelle qu’il y a une noblesse à s’engager en politique quand il s’agit de donner des perspectives. La transition climatique est un sujet de préoccupation pour le gouvernement. L’action de l’Etat a permis de baisser de 29% la consommation des énergies fossiles par habitant entre 2000 et 2017, le tout en maintenant une grande prospérité. Les immeubles construits de nos jours consomment sept fois moins d’énergie que ceux des années 70. La part des ménages urbains sans voiture dépasse les 40%.

Concernant l’aéroport, auriez-vous pu aller plus loin?

Le Conseil d’Etat s’est battu pour restreindre l’activité de l’aéroport de Genève, mais le département de Doris Leuthard nous a avertis que toute entrave économique était inenvisageable. Je le regrette. Il faut toutefois noter que les courbes de bruit que nous avons négociées sont inédites et permettront de diminuer l’impact sonore. L’aéroport devra les respecter. C’est dans la construction de la ville nouvelle que nous devons effectivement aller plus loin, afin de garantir une bonne qualité de vie.

Il faut reprendre la main pour revaloriser le geste architectural, qui doit partir des besoins des habitants. Je ne veux plus de quartiers qui soient déjà stigmatisés lors de leur inauguration

A Genève, de nouveaux quartiers sortent de terre. Quelles règles voulez-vous fixer?

2700 logements ont été construits en 2018. C’est le chiffre le plus haut depuis 1975. 6600 logements sont en construction, 5000 autorisations sont en cours. C’est par là que passe le renouveau. Cependant, dans ces quartiers, on ne peut plus avoir le même modèle que dans les années 70. Il est important d’avoir de la mixité sociale et de mettre l’accent sur la classe moyenne. Urbanistiquement, les nouveaux aménagements de la Rade, la plage des Eaux-Vives, la passerelle pour piétons et cyclistes au pont du Mont-Blanc vont rendre concrets les changements que vit Genève. Le parc au cœur du secteur Praille-Acacias-Vernets (PAV) fera six hectares, autant que les Bastions. Cette ville nouvelle sera plus écologique: consommation basse, chauffage par le réseau GéniLac. Notre politique climatique, c’est de construire une ville exemplaire, agréable, verte, où les déplacements sont de courte distance.

Durant la campagne électorale de 2018, des citoyens ont exprimé leur crainte d’une densification trop importante. Comment y répondez-vous?

Ce mouvement est contradictoire. Il veut préserver à la fois la zone agricole et l’habitat dispersé en ville. Je partage l’idée de préserver la zone agricole; un tiers de notre territoire doit lui rester dévolu. Les projets aux Cherpines, aux Grands-Esserts et à Bernex seront les derniers déclassements de cette ampleur dans le canton. Par ailleurs, nous voulons garder des zones industrielles, qui sont notamment pourvoyeuses d’emplois. Il reste dès lors le PAV d’une part et la zone villas d’autre part. Pour cette dernière, les résistances sont fortes, mais compréhensibles. Cette zone représente toutefois 47% des zones à bâtir mais n’abrite que 13% de la population. Le plan directeur cantonal indique qu’une part de 11% de ces périmètres, en bordure des axes de transport, doit se transformer en ville. C’est la meilleure manière de répondre aux craintes d’une trop grande densité car elle préserve les espaces verts et permet de développer une ville où l’on n’étouffe pas. Les blocages font courir un risque de provincialisation à Genève, dont le statut de ville internationale n’est pas un acquis ad vitam aeternam.

Encore faut-il parvenir à séduire les Genevois, avec de nouveaux quartiers qui donnent envie d’y habiter. A Artamis, c’est raté, non?

Il est un peu tôt pour se prononcer. Mais il est vrai qu’il y a un décalage entre ce que l’on promettait au départ et le résultat. Il y a une lutte permanente à mener contre une trop forte bureaucratisation de l’urbanisation. L’acte de construire ne doit pas se résumer à une addition de préavis techniques sans vision sur la qualité finale. Il faut sortir de cette logique, reprendre la main pour revaloriser le geste architectural, qui doit partir des besoins des habitants. Je ne veux plus de quartiers qui soient déjà stigmatisés lors de leur inauguration.

Vous avez obtenu la création d’une fondation spécialisée dans la transformation du secteur PAV. Que peut-on en attendre?

Pour le PAV, on a d’abord produit des images de ce futur quartier sans se préoccuper des entreprises qui sont sur place. C’est pour cette raison qu’il a régné une grande confusion ces quinze dernières années et que rien n’a été construit: ce n’est pas une friche. La nouvelle Fondation PAV sera dotée de 600 millions de francs. Elle indemnisera les entreprises partantes et permettra la valorisation foncière. Cela dit, les premiers quartiers du PAV sortiront de terre durant cette législature, notamment aux Vernets. Les militaires quittent la caserne cette année pour laisser la place à 1500 logements. Le quartier de l’Etoile connaîtra, lui, un boom dans une dizaine d’années, avec les premières tours.

D’autres transformations urbaines sont-elles en cours?

Oui, avec la Nouvelle Comédie et le Pavillon de la danse en 2020, la Cité de la musique en 2023, un nouveau bâtiment universitaire sur le quai Ansermet. Sans oublier les nouvelles gares du Léman Express. Ces nouveaux lieux seront emblématiques d’un territoire qui se réinvente.

Qu’attendez-vous du Léman Express, qui sera inauguré en décembre prochain?

Nous devons avoir l’ambition de réduire la part de la voiture dans les déplacements au sein de l’agglomération. Le Léman Express absorbera une partie du flux continu de pendulaires que subissent plusieurs communes genevoises et françaises. Cela contribuera à un espace public apaisé. Ce qui m’intéresse, c’est la suite. Le canton et les CFF travaillent à créer une nouvelle liaison régionale entre Cornavin et Zimeysa via l’aéroport et à relier également les Cherpines et Bernex. Il faudra ensuite envisager le barreau sud qui relie Bernex à Saint-Julien, en France. Le RER est le seul mode de transport efficace à l’échelle de notre agglomération.

La France en fait-elle assez?

Concernant l’agglomération franco-valdo-genevoise, nous avons perdu une législature. Nous devons sortir de la torpeur qui a saisi Genève depuis 2014 et son refus de financer la construction de parkings en France voisine. Afin de donner un souffle nouveau, nous voulons constituer un fonds transfrontalier, avec la France notamment, pour financer les infrastructures, au-delà de l’argent fédéral. Nouvelles lignes de tram, bus, pistes cyclables: notre but doit être de délester les routes des voitures pendulaires. Nous en sommes au stade des discussions politiques.

Berne veut revitaliser sa politique étrangère avec la fondation Geneva+. Qu’en pensez-vous?

Il est remarquable que lorsque Berne veut s’adresser au monde, il le fait à travers Genève. Pour cette fondation, nous avons été directement associés à sa création et au choix de ses responsables [Patrick Aebischer et Peter Brabeck, ndlr]. Il nous reste à déterminer le reste du comité. Je veux également impliquer la ville. Au moment où Donald Trump tape sur le multilatéralisme, le renforcement de la capitale du dialogue international qu’est Genève est très important. Le canton doit conserver la capacité d’offrir de l’espace à ces organisations, dans une perspective de développement régional.

Le Conseil d’Etat a récemment subi des vents contraires sur la réforme de la fiscalité des entreprises (RFFA) et celle de la caisse de pension des fonctionnaires (CPEG). Etes-vous inquiet?

Le niveau de résistance est fort. Mais Genève ne peut pas échouer le 19 mai. La RFFA est éthiquement juste. A Genève, le taux plancher effectif de 13,49% sera l’un des plus élevés de Suisse. On n’est pas dans le dumping fiscal!

Votre camp politique y est portant fermement opposé.

Il faut prendre le non des Verts comme une critique envers une forme de développement économique globalisé, ce qui peut s’entendre. Mais en tant que président du Conseil d’Etat, j’assume totalement ce projet qui permet à Genève de préserver l’emploi tout en ayant un taux d’imposition compétitif mais non déloyal.

Il faut réinstaller le goût du consensus [à Genève] et redonner de la fierté à l’élu qui arrive à nouer un accord avec le camp d’en face

Sur ces deux réformes, on est loin du consensus promis par les élus il y a moins d’un an, à la suite des élections cantonales. Pourquoi Genève n’y arrive-t-il pas?

La remarque est juste. C’est pourquoi le Conseil d’Etat appelle la population à le soutenir le 19 mai. Lors des élections, cette dernière a montré qu’elle avait envie que les partis construisent ensemble un avenir pour Genève. Pour la CPEG, le compromis du Conseil d’Etat est très favorable à la fonction publique. Je ne comprends pas le cartel qui veut le beurre et l’argent du beurre. Les fonctionnaires risquent de tout perdre à la fin. Ce genre d’attitude explique en partie l’incapacité de Genève à créer des consensus larges. Au fond, la RFFA et la CPEG sont des dossiers peu enthousiasmants. Il s’agit de réajuster nos conditions-cadres à l’évolution de la réalité. Ces questions devraient pouvoir être réglées au parlement, sans passer devant le peuple. Cela fait peut-être partie du Zeitgeist actuel, avec le Brexit, les «gilets jaunes» en France: les gouvernements sont chahutés par des mouvements sociaux qui méritent une grande attention, mais dont l’exploitation par les populistes entretient le sentiment d’insatisfaction. A l’échelle genevoise, accepter le compromis équivaut dans la tête de certains à se compromettre. C’est regrettable et j’en appelle à une «helvétisation politique» du canton. Il faut réinstaller le goût du consensus et redonner de la fierté à l’élu qui arrive à nouer un accord avec le camp d’en face.

Etes-vous confiant dans la victoire du Conseil d’Etat, le 19 mai?

Je pense que nous allons gagner, oui. Mais le débat sera particulier. Prenez cette anecdote: la brochure de vote fait 200 pages! Deux enveloppes seront nécessaires pour faire parvenir le matériel aux citoyens. Pour s’y retrouver, ces derniers s’en remettront aux grandes déclarations des acteurs politiques. On vit un manque de responsabilité du politique, car la démocratie directe, ce n’est pas faire un recours systématique au peuple. A Genève, le Conseil d’Etat réunit cinq partis, contre trois dans le canton de Vaud. Cela devrait donner une assise large aux décisions du gouvernement. Pourtant, les partis s’évertuent à le critiquer, à gauche comme à droite.

Vous voulez revenir à une présidence tournante. Est-ce l’affaire Maudet qui vous a incité à déposer ce projet de loi?

Cette affaire a été le prétexte pour revenir sur cette question. Le Conseil d’Etat avait déjà exprimé son opposition lors des travaux de la Constituante. Personnellement, je suis un repenti: j’avais soutenu le modèle de la présidence unique, convaincu par la situation vaudoise. Mais notre institution est faite d’enjeux transversaux et, dans le système collégial, la présidence fixe peut avoir un effet pervers sur la dynamique de groupe. Dans la législature précédente, j’étais numéro 7 dans l’ordre protocolaire. Je voyais François Longchamp se démener en ressentant de l’empathie, tout en sachant que je n’aurais pas à le faire. La présidence tournante renforcera la collégialité, chaque membre étant appelé à gérer tôt ou tard cette dernière. Je n’ai en revanche jamais eu l’ambition de présider le Conseil d’Etat, et pourtant…

Vraiment?

Oui. J’assume la présidence avec beaucoup d’intérêt. J’aime créer une dynamique d’équipe. Dans le privé, j’ai toujours travaillé avec des associés et le sport que j’ai pratiqué, le volleyball, est collectif. Mais les titres, ce n’est pas mon truc. Je ne suis pas porté sur les symboles et les honneurs. La représentation protocolaire m’intéresse moins que les séances de travail! Ce que j’aime, ce sont les projets à long terme: construire la ville de demain, mener le tournant énergétique ou encore redéfinir une agriculture qui pourra survivre au réchauffement climatique. Or, une grande partie de mon agenda de président est faite d’enjeux de gouvernance et de la gestion d’affaires.

A ce propos, faut-il attendre une prochaine réorganisation?

Les choses sont aujourd’hui stabilisées et aucune réorganisation n’est à venir. Les membres du Conseil d’Etat sont des professionnels. Pierre Maudet est un professionnel. Nous ne passons pas notre temps sur l’affectif et la blessure.


Questionnaire de Proust

Si vous pouviez changer quelque chose dans votre biographie, ce serait…

Grandir avec un père.

Le livre que vous lisez en ce moment.

«Les liaisons dangereuses».

Le livre que vous n’avez jamais terminé.

La Bible.

L’homme ou la femme politique que vous admirez le plus.

Angela Merkel a représenté un pilier pour l’Europe et a eu beaucoup de courage, notamment dans la gestion de la crise migratoire.

Votre héros de fiction préféré.

Lagertha, guerrière et reine viking de la série du même nom.

En quoi excellez-vous?

Je crois être attentif à garder la vision la plus holistique possible.

Que détestez-vous?

La mauvaise foi.

Ce que vous appréciez le plus chez vos amis.

La sincérité.

Qui pour incarner la beauté?

La découverte de la mosquée de Cordoue m’a ému aux larmes.

Qui pour incarner l’intelligence?

Les philosophes en général. En ce moment, je relis quelques textes de Nietzsche, qui est puissant intellectuellement.

Un endroit pour finir votre vie?

La Drôme.

Une musique pour danser?

La bachata.


Profil

1976 Naissance à Buenos Aires (Argentine).

1981 Rejoint la Suisse avec sa mère et sa sœur.

1997 Elu au Grand Conseil, dont il est alors le benjamin.

2007 Elu au Conseil national.

2013 Elu au Conseil d’Etat.

2018 Nommé président du Conseil d’Etat, le 13 septembre, en remplacement de Pierre Maudet.

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