Une histoire familiale à deux voix – celle d’une mère et de son fils – flanquée d’un exposé politique. C’est la substance de Fils, le livre que le conseiller national Antonio Hodgers vient de rédiger avec son épouse Sophie Balbo. Un parcours peu banal dans le paysage suisse que celui de cet élu vert né de parents marxistes-léninistes et guérilleros argentins: un père tué par la junte peu après la naissance d’Antonio, une mère exilée après avoir été torturée qui poursuit la résistance en Italie et au Mexique, où la famille connaît la prison avant de fuir en Suisse, qui lui accorde l’asile en 1983. Antonio Hodgers publie ce livre alors qu’il s’apprête à devenir père pour la première fois et qu’il briguera un siège à l’exécutif genevois le 6 octobre et le 10 novembre.

Le Temps: La paternité et une possible élection: lequel de ces événements vous pousse-t-il à publier ce livre?

Antonio Hodgers: Aucun. Cette double narration a été motivée par le grave accident de santé subi par ma mère l’an dernier. Je souhaitais depuis longtemps qu’elle raconte son histoire et un éditeur me proposait de relater mon parcours. C’était bien de le faire ensemble. La grossesse de ma femme est entrée dans cette conjonction, ainsi que le possible tournant dans ma vie politique. Cela n’a pas été pensé comme un livre de campagne. Mais en campagne, il est bon de se livrer au citoyen pour qu’il puisse juger.

– Votre enfance a été ballottée.En avez-vous voulu à vos parents d’avoir mis leur engagement militant avant leur vie familiale?

– D’autres gens ont eu des vies difficiles. Parmi les enfants des 30 000 disparus argentins, certains ont éprouvé de la rancune. Moi, je n’en ai jamais voulu à mes parents. N’ayant pratiquement pas connu mon père, c’est par ma mère que j’ai compris que leur engagement n’était pas incompatible avec le fait d’avoir des enfants, mais cohérent.

– Décrites par votre mère,vos réactions face à des épisodes dramatiques semblent plus vivesque dans votre propre récit…

– Nous n’avons pas confronté nos versions des événements avant de les écrire. Il y a une différence entre la perception d’un enfant et celle d’un adulte. L’enfant vit les choses de façon à se préserver, comme Boris Cyrulnik a pu le décrire. A 6 ans, emprisonné au Mexique, tout allait bien pour moi, seule l’angoisse de ma mère était pesante. Et c’est probablement l’amour que m’a porté ma mère durant les années suivantes qui m’a préservé du traumatisme.

– Le livre tisse une filiationentre votre parcours et celuide vos parents tout en s’en distanciant. C’est paradoxal…

– Non, c’est un processus universel: un enfant veut ressembler à ses parents mais aussi s’en distancier pour être lui-même. C’est un enjeu fondamental du livre: il y a ce que je garde de mes parents et ce que je crée par moi-même. Eux se sont engagés dans le contexte de l’Amérique latine des années 1970, ployant sous les dictatures. Mon parcours a eu pour cadre la démocratie séculaire helvétique, après la chute du Mur. Il me fallait une autre grille de lecture que celle de la gauche traditionnelle.

– Vos parents ont soutenu la violence politique. La droite genevoise vous a accusé d’en être complice suite aux troubles du G8. C’est inquiétant!

– Il n’y a pas d’amalgame possible. Mes parents ont résisté à une dictature qui pratiquait l’élimination des opposants. La résistance par la violence était légitime. Elle ne saurait l’être dans la démocratie qui est la nôtre. Quant à mes supposés liens avec des membres du Black Block, c’est une pure élucubration. Ils m’ont moi-même frappé et ils ont brisé la vitrine de mon parti.

– Quant à l’extrême gauche, elle vous dépeint en sous-marin de la droite…

– Je partage les valeurs historiques de la gauche, comme la solidarité avec les démunis, mais ses analyses traditionnelles sont insuffisantes pour bâtir un projet de société qui permette le bien-être à la fois individuel et collectif. Contrairement à elle, je n’ai pas un problème de principe avec l’économie de marché. Mais je souhaite qu’elle soit encadrée par des règles éthiques, sociales et environnementales.

– Vos racines argentines et votre retour aux sources à 19 ans semblent cruciaux dans votre engagement.Au risque de paraître exotique?

– Le livre parle beaucoup de mon parcours adolescent. Mais cela fait vingt ans que mon parcours politique s’inscrit en Suisse et je suis très attaché à la culture politique qui favorise le compromis et se détourne des «caudillos» ou autres hommes providentiels. Du point de vue institutionnel, je suis conservateur. C’est ainsi que Christoph Blocher m’apparaît très anti-suisse.

– «La chaleur de l’accueil des Suisses contraste avec la duretéde leur administration», écrivez-vous sur la période où votre famille requérait l’asile. Cette vision motive-t-elle votre engagement politique?

– En partie, oui. L’administration ne doit pas être une machine froide et distante. Elle doit être au service des citoyens, à leur écoute, tenir compte des particularités et rendre les décisions les plus humaines possible, le tout dans le cadre des lois. Cela vaut tant pour l’asile que pour les autorisations de construire, par exemple.

– En comparaison avec Genève,la politique fédérale, écrivez-vous, valorise «moins la vacuité des comportements, au profit de la consistance des propositions». Votre retour cantonal est-il masochiste?

– Après seize ans de vie parlementaire – un lieu de débat où les choses restent un peu abstraites –, je suis convaincu de pouvoir apporter davantage au niveau exécutif. Je suis entrepreneur, je codirige une entreprise de 20 employés. Ma vocation est d’entrer dans une phase de concrétisation. J’ai des idées précises, notamment sur l’économie, l’emploi, la mobilité et le logement.

Fils, Editions de l’Aire, 178 p.