Ils rient de bon cœur. On leur a demandé si cette rencontre en duo représentait une exception consentie pour l’anniversaire qu’ils partagent, les 500 ans de l’entrée d’Appenzell dans la Confédération. Or, au vu de leur prudence pour éviter tout symbole trop visible du canton sur la photographie prise dans le parlement des Rhodes-Extérieures, on peut douter de leur complicité. «A l’extérieur, on aime nous résumer à une seule région. Nous représentons deux cantons avec une histoire commune jusqu’en 1597», rectifie Daniel Fässler, Landammann (président du gouvernement) des Rhodes-Intérieures.

En cette journée enneigée de décembre, le démocrate-chrétien a rejoint à Herisau son homologue libérale-radicale des Rhodes-Extérieures, Marianne Koller-Bohl. Cet échange conclut une année de célébrations: le 17 décembre 1513, Appenzell entrait dans la Confédération. En 1597, il se scindait, les Rhodes-Extérieures réunissant les réformistes. Un demi-millénaire plus tard, des journalistes venus pour l’occasion confirment que ces tête-à-tête de Landammanns sont encore des exceptions.

En Appenzell, le mythe d’un temps qui serait suspendu à tout pour convaincre. Un voyage de quelques heures rappelle les promenades du poète Robert Walser dans un décor qui invite à la mélancolie avec ses fermes de bardeaux colorés. Les a priori sont nombreux. Les uns seraient plus terriens; les autres plus cosmopolites. Les uns aiment chanter; les autres seraient plus introvertis, fiers de leur fromage, longtemps patriarcaux et hostiles à la liberté d’expression des femmes. «L’interdiction de vote (ndlr: jusqu’en 1989 pour Rhodes-Extérieures) appartient au passé mais il reste difficile de motiver les femmes pour des engagements politiques», observe Marianne Koller-Bohl.

Esprit libéral

Or, si ces deux demi-cantons de 53 000 (Extérieures) et 15 000 habitants partagent leur goût de la tradition, ils vantent aussi la modernité de leur esprit «libéral». «Il y a une sorte de défiance face à l’autorité. Vous ne trouverez d’ailleurs pas de corporations de métier», relève Peter Witschi, archiviste des Rhodes-Extérieures. Certains parlent même d’élan «anarchiste». Cet esprit leur aurait permis de tenir tête à Berne, d’hériter de l’étiquette de «Neinsager» (pour les Rhodes-Intérieures), voire de faire accéder de nombreux politiques aux plus hautes sphères de l’Etat: trois conseillers fédéraux – Arnold Koller, Ruth Metzler et Hans-Rudolf Merz – durant le dernier quart de siècle.

Sur la place de la Landsgemeinde d’Appenzell, capitale des Rhodes-Intérieures, les odeurs de confiserie rappellent Noël. On affiche le goût d’un certain conservatisme, même si le demi-canton catholique fut le premier à introduire l’enseignement de l’anglais comme seule langue étrangère au primaire.

Ses choix politiques ont souvent choqué les esprits. En 1990, il fallut une injonction du Tribunal fédéral pour qu’il reconnaisse le droit de vote des femmes lors de la Landsgemeinde. Daniel Fässler précise: «Désormais, elles ont tout à fait leur place. Notre forte proportion de paysans, soit une personne sur sept, nous vaut une population plus fière de ses traditions. Et avec notre taille, cette fierté est un avantage.»

Exode des cerveaux

Appenzell Rhodes-Extérieures, qui n’a plus de Landsgemeinde, partage avec son voisin le souci de l’exode des cerveaux. Mais le développement de l’industrie et du commerce les distingue. A Herisau, les industries témoignent d’une activité ouvrière qui a aussi marqué les mentalités. Longtemps vécurent ici les princes du textile, ouverts sur le monde. Désormais, le demi-canton vante ses produits de niche, sa force d’innovation dans le high-tech. Les villas modernes ont jailli entre les vieilles bâtisses pas toujours avec goût. On veut encourager la construction pour que les gens restent, malgré l’absence de hautes écoles.

Sur la place du marché, le bâtiment volumineux et sans grâce d’une grande banque rappelle les débâcles de la Banque Cantonale dans les années 1990 – notamment pour des problèmes de copinage. L’archiviste sourit: «Je suis toujours stupéfait de la manière dont tout le monde est parent avec tout le monde. Cela a son influence. Ici on appartient toujours à sa commune avant d’être de son canton. Et il y a vingt communes!»

Un point unit les deux Appenzell: la course vers une politique fiscale attractive. «Nous fûmes l’un des premiers cantons à baisser nos impôts», relève Daniel Fässler. «Certes, nous profitons de la proximité de Saint-Gall mais nous sommes un peuple très économe. D’ailleurs la somme reçue de la péréquation a baissé ces dernières années.» Dans les Rhodes-Extérieures, l’impôt sur les bénéfices a été divisé par deux en 2008. Teufen, devenue cité dortoir de hauts revenus comme en attestent ses rangées de villas, occupe la tête des classements suisses des communes avantageuses. «En 2011, les Rhodes-Extérieures ont enregistré une croissance d’entreprise de 4%, soit supérieure à la moyenne suisse. Par contre, ils ont subi, dans leur industrie, les conséquences de la force du franc», analyse Andrea Schnell, spécialiste de la région au Credit Suisse. Résultat: il a fallu revoir les taux à la hausse. «Mais cette politique fiscale constitue aujourd’hui l’un des arguments majeurs de la région, ajoutée à une administration flexible pour les entreprises.»

Petites structures «plus efficaces»

Reste la question subsidiaire: parle-t-on de fusion? Pour économiser, voire être plus crédible au niveau national? Les réponses ne laissent pas de place au doute. Daniel Fässler: «La division s’est faite de manière pacifique. Cela a conduit à des identités fortes. Je défends la petitesse des structures. Elles sont plus efficaces. Nous n’avons pas envie de changer.» Pour Marianne Koller-Bohl, plus modérée, les collaborations sont déjà nombreuses. «Etre ensemble ne faciliterait rien. Au contraire cela pourrait coûter davantage. Et on ne peut pas imposer des fusions. On peut stimuler les discussions mais cela doit venir du cœur.» Même si le choix confessionnel n’est plus un frein pour être élu, l’idée d’une union n’est donc pas au goût du jour. En Appenzell, on sait simplement, note l’archiviste cantonal, que «l’on existe aussi parce que l’autre est là».