Ce sont, a priori, deux combats distincts. L'un voit une petite région rurale, les Franches-Montagnes, s'opposer vigoureusement à un projet de place d'armes, parce qu'on ne piétine pas impunément une terre, terre au bénéfice d'une charte de franchises octroyée en 1384 par le prince-évêque Imier de Ramstein. L'autre est plus abstrait et intellectuel: s'estimant bafouée par la majorité alémanique, craignant pour sa culture et sa langue, une partie de la minorité francophone du canton de Berne réclame la création d'un nouveau canton. C'est la Question jurassienne.

Simultanées, s'étalant entre 1956 et 1976, les deux affaires se confondent: «C'était le même combat», affirme un ancien de la lutte franc-montagnarde, Henri Saucy. Les pontes du Rassemblement jurassien (RJ) ont parfaitement utilisé le mouvement de solidarité franc-montagnarde pour donner une couleur populaire et terrienne à leurs objectifs. «L'affaire de la place d'armes a radicalisé le processus séparatiste», affirme Emanuel Gogniat, jeune historien de Lajoux (26 ans), auteur d'une étude sur l'interaction entre les deux événements.

Des blindés aux Franches-Montagnes

Le Département militaire fédéral s'intéresse aux Franches-Montagnes dès la fin des années 1940 pour y implanter des terrains d'exercices exigés par le développement de l'armée. En 1956, le DMF acquiert cinq domaines agricoles, 450 hectares destinés à devenir une place d'armes pour blindés. L'opposition est immédiate, vive et presque unanime: 85% des électeurs des vingt communes de la région rejettent le dessein du DMF. En décembre 1956, le Conseil fédéral abandonne et le canton de Berne achète les domaines pour lesquels la Confédération avait signé des actes d'emption.

En 1962, le DMF revient avec un autre projet, un centre militaire du cheval et une place d'armes pour la cavalerie. «Aubaine pour les Franches-Montagnes», selon le conseiller d'Etat bernois Virgile Moine, le canton de Berne revend les domaines à la Confédération. Toujours vivace dans la population, l'opposition n'est plus aussi unanime: plusieurs notables francs-montagnards voient une opportunité de développement.

Les positions se durcissent et les luttes s'entremêlent. En 1963, à l'enseigne du Front de libération du Jura (FLJ), les jeunes séparatistes Marcel Boillat et Jean-Marie Joset boutent le feu aux fermes situées sur les domaines prévus pour la place d'armes. La tension est à son paroxysme. La population accepte mal la forte présence policière, les écoutes téléphoniques et les perquisitions. Les membres du FLJ – qui n'étaient pas Francs-Montagnards – seront arrêtés en 1964 et la Confédération renoncera à ses desseins sur le Haut-Plateau. En 1976, Georges-André Chevallaz restitue les fameux terrains aux communes de Lajoux, des Genevez et de Montfaucon.

Complot bernois?

«L'opposition franc-montagnarde ne peut se comprendre en dehors du contexte de la Question jurassienne, affirme Emanuel Gogniat. Pour les séparatistes, toute initiative bernoise est fautive.» Roland Béguelin profite de l'affaire de la place d'armes pour fustiger l'occupation et la domination bernoises sur les terres jurassiennes, l'anéantissement du pouvoir régional, la duplicité et le mensonge du gouvernement. Le RJ va jusqu'à prétendre que Berne veut mettre le Jura sous tutelle militaire et implanter des institutions capables d'influencer la composition de la population pour ramener l'ordre. Emanuel Gogniat nuance: «Le complot dénoncé par les séparatistes s'apparente plus à la négligence d'un gouvernement bernois obtus, immergé dans la pensée naïve de l'impérialisme bienfaisant.»

Mobilisation populaire et patriotisme

Intellectuelle et culturelle, la Question jurassienne a besoin d'assise populaire et de lyrisme. L'opposition à la place d'armes est une ode à l'amour de sa terre et génère de grosses mobilisations, jusqu'à 10 000 personnes dans les pâturages pour les journées «Sauvez les Franches-Montagnes». Opposants aux projets militaires et séparatistes s'y côtoient au point de faire des deux luttes un même combat.

La contre-manifestation des Rangiers en 1964 – les Jurassiens avaient empêché la commémoration des mobilisations de 1914 et 1939 – «est à ce titre un événement emblématique», écrit Emanuel Gogniat. Qui démolit une idée reçue selon laquelle séparatistes et adversaires de la place d'armes des Franches-Montagnes seraient antimilitaristes et anti-Suisses. «Au contraire, explique l'historien. Les Jurassiens revendiquent le pouvoir cantonal pour défendre leurs intérêts au sein de la Confédération. Les communes francs-montagnardes plaident leur cause au nom de l'autonomie locale, cellule de base du système démocratique suisse. Il ne s'agit donc pas d'antipatriotisme, mais de l'expression d'un patriotisme régional, qui commence par sauver son jardin.» Certains meneurs du mouvement franc-montagnard étaient aussi colonels.

Une place d'armes en Ajoie

Ce qui vaut aux Franches-Montagnes ne se vérifie pas en Ajoie. A la même époque, le DMF construit une place pour blindés à Bure, inaugurée en 1968. «Cela appartient aux relations complexes, pas toujours négatives, du Jura avec l'armée», constate l'historien. Qui voit d'importantes différentes dans la perception des desseins militaires aux Franches-Montagnes et en Ajoie. Déterminant: les communes de Bure et Fahy étaient acquises au projet, malgré des débats serrés. Le DMF a tiré parti des divisions politiques opposant les «noirs» aux «rouges», démocrates-chrétiens et radicaux.

En Ajoie, le DMF a acheté une multitude de petites parcelles que leurs propriétaires étaient très contents de vendre, alors que l'opération immobilière ne concernait que cinq agriculteurs aux Franches-Montagnes. La Confédération a par ailleurs payé de coûteux remembrements parcellaires et, à l'époque, le maire de Bure, entrepreneur engagé aux côtés des pro-Bernois, était le principal promoteur de la place d'armes. Enfin, «la région de Bure n'a pas la même valeur symbolique que les Franches-Montagnes», constate Emanuel Gogniat. Le RJ s'y est peu mouillé, sachant qu'il devait ménager les susceptibilités d'Ajoulots encore indécis face à la cause séparatiste.

Aux racines du patriotisme, affaire de la place d'armes des Franches-Montagnes et Question jurassienne (1956-1976), Emanuel Gogniat, Editions Communication jurassienne et européenne (CJE), Courrendlin.