C’est l’histoire d’un prisonnier qui fait capituler une ministre. Au 110e jour du jeûne hypermédiatisé de l’insoumis valaisan Bernard Rappaz, la conseillère d’Etat Esther Waeber-Kalbermatten a été contrainte de céder à son chantage. Elle lui accorde un séjour provisoire dans sa ferme de l’Oasis à Saxon ou, plus prosaïquement et comme détaillé par la cheffe du Département de la sécurité dans un communiqué diffusé mercredi, un «réaménagement des modalités d’exécution de la sanction».

La trêve offerte au chanvrier, une fois que celui-ci aura repris les forces nécessaires pour quitter l’Hôpital de l’Ile à Berne où il se trouve actuellement, n’est donc «en aucun cas une interruption de peine provisoire». Les jours passés à son domicile seront comptés comme des jours de prison. La mise au vert se fera à des conditions strictes fixées par le canton: surveillance 24 heures sur 24, promenade autorisée une heure par jour dans un périmètre restreint, visite des proches pour 90 minutes au maximum, visite accompagnée chez son médecin. En échange, Bernard Rappaz s’alimente à nouveau.

Pas d’interruption de peine, mais un traitement privilégié tout de même. Et c’est bien la pression exercée par Bernard Rappaz qui lui vaut aujourd’hui cette prérogative. Pour rappel: après lui avoir accordé une suspension de peine de quinze jours en mai, la ministre avait rejeté, à la fin juin, la seconde demande déposée par le détenu, au motif qu’elle constituait un «abus de droit».

Sa décision a été confirmée par le Tribunal cantonal. Et les parties attendent désormais que le Tribunal fédéral (TF), saisi dans l’intervalle, se prononce. Ce qu’il ne fera pas avant le 26 août. Or, en même temps qu’il refusait les mesures provisionnelles réclamant la suspension de sa peine jusqu’au jugement, dans une ordonnance rendue le 15 juillet, le TF ordonnait aussi au Département «de préserver l’intégrité physique et la vie de Bernard Rappaz».

C’est dans cette injonction qu’Esther Waeber-Kalbermatten trouve aujourd’hui les justifications à sa décision. «Le Tribunal fédéral, c’est l’instance suprême, c’est lui qui dicte au politique ce qu’il doit faire. De mon côté, je suis fidèle à ma ligne puisque je me suis engagée à faire le nécessaire pour sauver la vie de Monsieur Rappaz. Ma décision de le transférer à l’Hôpital de l’Ile allait dans ce sens.»

C’est là que l’opinion publique peut perdre le fil des événements. La conseillère d’Etat n’avait-elle justement pas obtenu la garantie de l’Hôpital de l’Ile que son embarrassant prisonnier serait astreint à des «mesures urgentes» pour le maintenir en vie si les choses devaient mal tourner (LT du 13.07.2010)? L’Hôpital de l’Ile s’est-il désengagé? Ou, au contraire, la ministre a-t-elle mal interprété l’engagement médical?

Rien de tout ça, répond Esther Waeber-Kalbermatten. «J’ai obtenu la garantie que les médecins maintiendraient Bernard Rappaz en vie s’il tombait dans le coma. Mais l’ordonnance du Tribunal fédéral a tout changé. Un état de coma compromettrait déjà largement son intégrité physique.»

Après l’avoir fait transférer aux soins intensifs vendredi dernier, après, surtout, s’être heurtée au refus de l’Hôpital de l’Ile de procéder à l’alimentation forcée du détenu que la ministre a demandée ce lundi – refus motivé par le respect scrupuleux des directives médico-éthiques de l’Association suisse des sciences médicales –, Esther Waeber-Kalbermatten n’avait donc «plus d’autre solution que de lui faire purger sa peine chez lui pour le convaincre de s’alimenter».

Voilà donc Bernard Rappaz à l’air libre, ou presque, en attendant le verdict de Mon-Repos: traitement de faveur qui ne fait absolument pas l’unanimité dans la classe politique en Valais, et pour le coup – est-ce une surprise? – fait carrément sortir Oskar Freysinger de ses gonds.

Dans un élan de lyrisme exalté faisant écho à quelques-uns des nombreux commentaires qui alimentaient les forums de la presse romande hier dans la journée suite à la décision, le président de l’UDC Valais demandait aussitôt la démission de la conseillère d’Etat: «Elle n’a pas les nerfs pour la fonction. Qu’elle laisse sa place à quelqu’un d’autre. Depuis qu’elle est au gouvernement, elle fait pot de fleurs.»

Avant de détailler le régime qu’il aurait appliqué à sa place: «Il n’aurait pas quitté sa cellule. On lui aurait donné un kit de survie et il aurait compris. D’ailleurs, je suis sûr qu’il tiendrait encore cinquante jours… puisqu’il triche. Son bouillon, il le boit. Ce type se fout de la gueule du monde.»

Pour les détracteurs d’Esther Waeber-Kalbermatten et de ce «criminel de droit commun», ce n’est donc pas la vie qui l’emporte provisoirement sur la mort mais bien plutôt l’anarchie qui l’emporte sur la politique et le droit. Ce qui suggère, déjà, une nouvelle question comme on s’en pose presque quotidiennement depuis ce printemps dans la saga Rappaz: Et après le 26 août? Le chanvrier se remettra-t-il à jeûner si le Tribunal fédéral n’accède pas à sa demande de suspension de peine?

Lui seul pourrait y répondre. En son absence, son avocat, Aba Neeman, ne peut que répéter la bonne parole de son client. «Il s’est engagé à cesser définitivement sa grève de la faim une fois que le Grand Conseil se sera prononcé sur sa requête de recours en grâce, cela indépendamment du verdict.» En attendant, Me Neeman espère que «l’arrêt domiciliaire sera poursuivi jusqu’à cette date».