La Suisse pourrait, une fois les accords bilatéraux définitivement sous toit après les votations populaires sur Schengen/Dublin et l'élargissement de la libre circulation des personnes, détourner son regard de l'UE et le diriger vers les Etats-Unis. L'opportunité de négocier un accord de libre-échange avec les Etats-Unis est actuellement à l'examen auprès du Secrétariat d'Etat à l'économie (Seco). C'est du reste le Seco qui lancé, ou plutôt relancé l'idée d'un tel traité, qui avait déjà été agitée, aux lendemains de l'échec de l'EEE, par l'ancien secrétaire d'Etat Franz Blankart. Dans un discours prononcé en juin 2004 devant la Chambre de commerce américano-suisse, le nouveau patron du Seco, Jean-Daniel Gerber, a exprimé l'intérêt de la Suisse à resserrer ses liens économiques avec les Etats-Unis, l'idée d'un traité de libre-échange étant l'une des nombreuses options envisageables. Il a pu par la suite, en novembre, tester l'intérêt de cette formule auprès des Américains, au cours d'un voyage aux Etats-Unis. En janvier dernier, c'est la Chambre de commerce américano-suisse qui écrivait à Joseph Deiss pour lui signifier le grand intérêt qu'elle porte à une telle perspective.

Concrètement, l'idée s'inscrit dans l'actualité pour des raisons propres au calendrier politique américain. La conclusion de nouveaux traités économiques n'est en effet guère envisageable au-delà de la première moitié du deuxième mandat du président Bush. La fenêtre de négociation n'est donc ouverte que jusqu'en juin 2007. Pour l'anecdote, le négociateur serait dans ce cas pour les USA Rob Portman, US trade representative, dont l'arrière-grand-père était Soleurois et qui doit donc faire partie du cercle étroit des diplomates américains capables de placer spontanément la Suisse au bon endroit sur la carte du monde. La Suisse doit également demeurer attentive aux possibilités d'un dialogue transatlantique entre les Etats-Unis et l'Union européenne et soucieuse de ne pas rester à la traîne. Cela tombe également bien dans son propre calendrier interne. La relance de l'adhésion à l'UE n'étant pas pour demain, il y aura un vide politico-médiatique à combler une fois terminé le processus bilatéral. L'idée de conclure un traité de libre-échange avec les Etats-Unis n'en demande pas moins un examen en opportunité extrêmement approfondi.

Il y a un certain nombre d'arguments qui militent, admet la Chambre de commerce, contre cette solution, mais qui ne justifient pas un refus d'ouvrir des négociations. Les concessions qui devraient être faites dans le domaine agricole devraient mettre les organisations paysannes et les consommateurs sur les pattes de derrière, à cause des OGM et des antibiotiques dans le fourrage du bétail. Le risque existe d'une réouverture des discussions sur la portée de l'échange d'informations fiscales. L'administration Bush est particulièrement impopulaire auprès de l'opinion helvétique. Les bénéfices que peut en attendre la Suisse ne sont pas assez évidents.

La Chambre de commerce n'évoque pas, par contre, l'impact d'une telle initiative sur la politique européenne de la Suisse. Certes l'on voit mal, note un observateur à Bruxelles, l'UE s'en étonner, puisque ses liens avec la Suisse sont bilatéraux. Mais, psychologiquement, la conclusion d'un accord de libre-échange avec les Etats-Unis marquerait une rupture dans la politique économique extérieure de la Suisse. Un accord de libre-échange avec les Etats-Unis pourrait recouvrir la même matière que l'accord de 1972, puis les accords bilatéraux I et II avec l'UE. Ce n'est donc pas tant une question d'incompatibilité que d'équilibre. En signant un tel accord avec son plus important partenaire hors UE, la Suisse marquerait sa différence et indiquerait qu'elle ne se sent pas de communauté de destin avec l'Union européenne. Les pays de l'Est, pourtant choyés par Washington après la chute du Mur, ont choisi l'Europe. En concluant un accord de libre-échange avec les Etats-Unis, la Suisse ferait également un choix, celui de l'autre camp. D'une certaine manière, ce serait tourner le dos à la perspective d'une adhésion à l'UE. La Suisse affirmerait une vocation atlantiste et universaliste, qui a du reste toujours séduit les milieux économiques, en même temps que les cercles nationalistes Dans son discours de l'Albisgüetli de 1996, Christoph Blocher ne militait-il pas pour l'adhésion de la Suisse à l'Alena, le marché libre qui réunit les Etats-Unis, le Canada et le Mexique?