Dans la lente partie d’échecs entre la Suisse et la Libye, comment Berne ripostera-t-elle après que Tripoli a condamné, lundi, les deux otages suisses à 16 mois de prison ferme pour séjour illégal? La situation est très délicate: les experts chargés par le Conseil fédéral de suivre le dossier n’ont pas encore pu vérifier, dans le détail, la signification du jugement rendu oralement par la Libye, et dont les motivations écrites devraient suivre. Or, dans moins de deux semaines, le 15 décembre, les hommes d’affaires Max Göldi et Rachid Hamdani, toujours réfugiés à l’ambassade de Suisse à Tripoli, risquent une seconde condamnation pour, cette fois-ci, exercice d’activités économiques illégales.

Les politiciens, à Berne, semblent quelque peu désemparés. La Suisse doit-elle envisager de nouvelles concessions, malgré le non-respect, du côté libyen, de l’accord signé le 20 août par Hans-Rudolf Merz à Tripoli? Les exigences de Tripoli pour la libération des deux hommes – une rançon, des excuses genevoises et la punition des responsables de l’interpellation d’Hannibal Kadhafi à Genève – restent inacceptables aux yeux de Berne. Et les observateurs rappellent que la Suisse s’est déjà pliée sans contrepartie cet été face aux desiderata de Tripoli.

Le Conseil fédéral, qui a haussé le ton à la mi-octobre, doit-il poursuivre le durcissement pratiqué à l’égard de la Libye? A Berne, les politiciens penchent pour un maintien de la fermeté. «Personne n’est respecté s’il recule», estime la libérale-radicale Martine Brunschwig Graf, membre de la commission de politique extérieure du National. Est-ce la voie que préconisera le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE)? De toute évidence, la poursuite de la politique restrictive d’octroi de visas Schengen aux Libyens devra précisément être appréciée par le Conseil fédéral lors de sa séance de vendredi.

Le poids de Davos

Mais la décision du Forum économique de Davos (WEF) d’exclure les ressortissants libyens, «aussi longtemps que les relations entre les deux pays ne seront pas normalisées» devrait également se retrouver au centre des discussions. Car cette mesure, privant les Libyens d’une tribune fort précieuse, semble précisément gêner le clan Kadhafi. Lors de la dernière édition du WEF, Saif al-Islam, possible successeur du colonel, y avait multiplié les contacts.

Selon certains observateurs, les tracasseries helvétiques (visas Schengen, Davos) seraient d’ailleurs la principale cause de la condamnation des deux Suisses à 16 mois de prison par Tripoli. Mais le calendrier du jugement – prononcé le lendemain du dimanche de votation – s’expliquerait, lui, par le oui à l’initiative anti-minarets, qualifié de «vote raciste» par Tripoli. «Il peut toutefois s’agir d’un pur prétexte», prévient Martine Brunschwig Graf. Hans-Rudolf Merz refuse, quant à lui, tout lien entre les deux événements: «Le vote anti-minarets est une affaire religieuse et non politique. Les otages étaient accusés depuis longtemps, on s’attendait à ce jugement.»

Et maintenant? Les membres de la Commission de politique extérieure du parlement semblent d’autant plus réservés que le clan Kadhafi est imprévisible. «Il nous manque beaucoup d’éléments de réponse, et je comprends la discrétion du Conseil fédéral», note pour sa part le président de la commission, le Vert Geri Müller. Néanmoins, les déclarations de Hans-Rudolf Merz mercredi, saluant le jugement libyen comme «un retour à l’Etat de droit», agacent une fois encore le DFAE.

Les otages, priorité absolue

Le problème, entend-on, reste la composante profondément personnelle et familiale de toute l’affaire. Manifestement, le clan ne compterait pas lâcher tant que Hannibal Kadhafi n’a pas obtenu satisfaction. Or, du côté suisse, on craint pour la santé et la sécurité des deux ressortissants suisses, priorité absolue du Conseil fédéral. Il s’agit avant tout d’éviter les geôles libyennes aux deux hommes, pour l’heure protégés à l’ambassade. Selon une source libyenne citée par l’AFP, les otages «peuvent faire appel de leur jugement dans un délai d’une semaine».

De son côté, l’ancien avocat des infirmières bulgares, Emmanuel Altit, invite la Suisse, dans Le Matin, «à apprendre les règles du jeu libyen». Selon lui, Berne «doit faire recours. Et engager des avocats, car je sais que, pour l’instant, aucun avocat international n’a été engagé». «Ces otages ne seront libérés que si le rapport de forces est inversé», conclut l’avocat.