«Des mesures doivent être prises très rapidement si Monsieur Blocher lui-même ne veut pas devenir un danger pour la sécurité intérieure…» L'affaire Achraf fait monter la moutarde au nez des politiciens à Berne. Béatrice Wertli, porte-parole du Parti démocrate-chrétien, vilipende le chef du Département fédéral de justice et police (DFJP) parce qu'il affirme sur son site internet que la sécurité du pays est sa priorité, mais qu'il semble ne pas réagir aux graves dysfonctionnements de ses services de renseignement. «Quand Christoph Blocher va-t-il assumer sa responsabilité?» demande le PDC. Si le choix des mots y est peut-être plus délicat, le Parti radical et le Parti socialiste diffusent un message identique: il faut faire de l'ordre dans la maison, de toute urgence. A la Délégation des commissions de gestion (DCG), qui contrôle les services de renseignement, on attend également de pied ferme les explications du patron du DFJP. Celui-ci pourrait s'exprimer ces prochains jours.

Présidente de la DCG, la conseillère aux Etats Helen Leumann (PRD/LU) n'exclut pas de mettre sur pied une série d'auditions pour tirer l'affaire Achraf au clair. Avec les cinq autres membres de la délégation, elle attend – vite, même si aucun délai n'a été fixé – les réponses de Christoph Blocher à une lettre envoyée voici dix jours. La délégation préparait déjà un rapport sur le fonctionnement des services de renseignement, mais le grave couac constaté lors du cas de l'Algérien recherché par l'Espagne «rend le problème d'une plus grande acuité encore», précise la radicale lucernoise.

Son collègue de délégation, le conseiller national Jean-Paul Glasson (PRD/FR), ajoute que l'excuse de l'héritage d'une réforme encore en rodage, entreprise par Ruth Metzler, ne tient pas la route. «Je ne pense pas que les structures soient inadéquates, avance le syndic de Bulle. Même si les intéressés le nieront, ces problèmes tiennent beaucoup à des conflits de personnes.» Le mot est lâché: en coulisses, plusieurs connaisseurs du dossier condamnent les méthodes du chef du Service d'analyse et de prévention (SAP), Urs von Däniken, qui pratiquerait la rétention d'informations pour préserver son pouvoir. «Le SAP se tait même envers nous», se plaint un membre d'un service «concurrent».

Le rôle de Jacques Pittelloud, coordinateur des renseignements, est aussi remis en question. «Si les informations nécessaires ne lui parviennent pas, il y a un problème majeur», avance-t-on au Parti radical. Les socialistes trouvent «complètement incompréhensible» que Jacques Pittelloud ait appris l'existence d'Achraf par la presse.

De plus, les démocrates-chrétiens s'étonnent que le Conseil fédéral ait classé sans suite, en disant que tout allait bien, une motion déposée en décembre 2001 qui visait à améliorer l'efficacité des agents suisses. Ils constatent que l'énergie dépensée à ficher 50 000 «extrémistes» aurait pu être utilisée ailleurs. Les radicaux rappellent de leur côté que leur groupe parlementaire a demandé en juin dernier un concept de sécurité en vue de Schengen, mais le Conseil fédéral n'a pas voulu publier son rapport, malgré une demande urgente réitérée en septembre.

En aparté, les partisans d'une adhésion à l'espace Schengen (qui fera sans aucun doute l'objet d'un référendum de l'UDC) admettent que l'affaire Achraf tombe à point nommé pour démontrer le danger de rester isolé au cœur d'une Europe au système d'information sécuritaire intégré. «Les réseaux terroristes profitent des trous dans le filet sécuritaire, commente Guido Schommer, secrétaire général du PRD. La Suisse risque bien davantage qu'un déficit d'image si elle devient le maillon faible de la sécurité européenne.»

Pour le Parti socialiste, Schengen ne suffira pas, car le mal est interne. «Christoph Blocher est sous pression parce que le Conseil fédéral a fait sienne la volonté d'améliorer les structures du renseignement, explique Jean-Philippe Jeannerat, porte-parole. M. Blocher a du mal à reconnaître que Schengen ne peut apporter que des avantages… Lui et Samuel Schmid doivent s'entendre sur une réforme des structures désormais indispensable.» Le PS réclame une prise de position du gouvernement, et des propositions claires, avant la session d'hiver. «On ne peut pas entamer un débat sur Schengen avec en toile de fond le malaise sur nos services secrets, poursuit Jean-Philippe Jeannerat. Leur fonctionnement est gravement lacunaire, il s'agit d'un impératif politique absolu.»

Le PS se défend d'en faire une exploitation politicienne: «L'affaire est trop sérieuse, elle implique la mise en danger de vies. C'est comme si l'on découvrait une grosse panne de sécurité dans une compagnie aérienne ou une centrale nucléaire», ajoute le porte-parole du PS.

Encore muet sur la question, Christoph Blocher a laissé entendre qu'il pourrait s'exprimer avant la fin de la semaine. D'ici là, Pascal Couchepin, qui se rend à Madrid jeudi et vendredi pour tout autre chose, se sera entretenu avec les Espagnols. Mardi soir, il était «briefé» par Jacques Pittelloud. De son côté, le Ministère public de la Confédération part aussi en mission en Espagne «ces prochains jours».