L’appel de la «pow pow», dans le jargon. L’obsession de la poudreuse. Le syndrome de la première trace. La pratique du ski hors piste, grande tentation de l’hiver alpin, a mille connotations exotiques mais souvent un dénominateur commun: la mort.

Il y eut ces deux coulées à Anzère et Zermatt, provoquées par des skieurs hors piste jusque sur le domaine balisé et dont les ensevelis sont finalement ressortis indemnes. Une autre qui a asphyxié un quinquagénaire bernois accompagné d’un guide à Bruson. Une avalanche fatale, enfin, ce week-end, dans le Diemtigtal (BE), apparemment déclenchée par les randonneurs eux-mêmes (lire ci-dessus).

Meurtriers ou non, les événements récents attirent surtout l’attention sur la question des responsabilités. En Valais, certains parlent déjà des incidents de Zermatt et d’Anzère comme de cas d’école sur le plan juridique. Ceux qui ont, selon toute vraisemblance, déclenché l’avalanche d’Anzère ont été formellement identifiés, annonçait hier fièrement la police valaisanne. Après avoir participé à l’opération de recherche dans la coulée, les trois malheureux avaient pris la poudre d’escampette. Mais une enquête minutieuse a permis de leur mettre la main dessus.

Que risquent les trois intrépides, une Valaisanne et deux Neuchâtelois? Me André Veuthey, avocat spécialisé dans le droit alpin et président de l’Organisation valaisanne des secours (OCVS), tient avant tout à rappeler le principe de présomption d’innocence. Sans préjuger de l’issue de l’enquête préliminaire, l’avocat avance toutefois le délit d’entrave à la circulation, de même que les lésions corporelles éventuellement.

Homicide par négligence

Dans des circonstances similaires mais en cas de décès, le juge peut aussi retenir l’homicide par négligence – avis à ceux qui se risquent sur des itinéraires hors-piste surplombant les pentes balisées. Ce fut le cas au Grand-Saint-Bernard dans un verdict rendu par le tribunal d’Entremont suite à une avalanche qui avait causé la mort d’une personne et enseveli une dizaine d’autres en 2000. «Cet accident cumulait tous les comportements qu’on n’aime pas voir en montagne. Les skieurs étaient passés sous les barrières de sécurité, malgré les contre-indications d’un responsable de sécurité qu’ils avaient d’ailleurs copieusement insulté», rappelle Me Veuthey.

Même si aucune disposition en Suisse, contrairement à certains pays voisins, ne permet de punir la pratique du ski hors-piste, la justice a les moyens de sévir en cas d’accident. Me Veuthey appelle même à davantage de lucidité: «Au même titre que pour les courses de voitures sauvages qui se terminent tragiquement, on devrait pouvoir retenir le dol éventuel et non pas la négligence, dans la mesure où ces gens ont conscience du danger qu’ils font courir aux autres.» Quoi qu’il en soit, sur le plan civil, les frais de sauvetage, qui peuvent se monter à plusieurs dizaines de milliers francs dans une opération du genre, peuvent évidemment être entièrement supportés par les skieurs imprudents.

Si le monde de la montagne attend avec impatience l’issue de ces enquêtes et, le cas échéant, des procès qui suivront, c’est aussi que ces verdicts devraient donner un nouvel éclairage sur la responsabilité des exploitants de domaines skiables. Les sociétés de remontées mécaniques ont en effet le devoir d’assurer la sécurité sur le domaine en procédant notamment à des minages. Les instructions devraient le déterminer.

La montagne engloutit les intrépides et menace les skieurs du dimanche. Elle tue aussi ceux qui prennent le maximum de précautions, tel le Bernois décédé ce week-end sous une avalanche dans la région de Bruson, station satellite free ride de la planète Verbier. Selon les informations du Temps, l’homme avait suivi une journée de formation au DVA (détection de victime d’avalanche) au terme de laquelle il avait proposé à son instructeur, guide de montagne patenté, de l’encadrer pour une journée de ski hors-piste.

«Un client sur cent nous demande ça après une formation», assure le président de l’Association des guides valaisans, Pierre Mathey. La neige s’est pourtant dérobée sous ses skis. Là encore, le juge d’instruction devra déterminer le degré de responsabilité du guide qui l’accompagnait, indemne. Une mission que Me Veuthey observe avec beaucoup de réserve.

«Avec un risque d’avalanche de degré 3, neuf fois sur dix les accidents avec un guide aboutissent à une condamnation. Il y a eu un mort, donc il y a un coupable, tranche la justice. Alors que la vraie question devrait être: au moment où le guide s’est engagé et dans ces conditions, a-t-il scrupuleusement étudié tous les dangers qui pesaient pour prendre sa décision?»