La Suisse a gonflé ses muscles et la stratégie a apparemment eu de l’effet. Après avoir kidnappé les deux otages suisses, les autorités libyennes les ont remis lundi matin à l’ambassade de Suisse à Tripoli. «Sans mention d’aucun motif», souligne le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) dans un bref communiqué. Hans-Rudolf Merz a fait savoir qu’il était «soulagé». Micheline Calmy-Rey a de son côté précisé que les deux hommes d’affaires étaient en «bonne santé» et qu’ils n’avaient pas été maltraités. La ministre des Affaires étrangères a pu leur parler. Rien ne permet en revanche de savoir s’ils pourront rapidement quitter le sol libyen.

Décision judiciaire?

Ce nouvel épisode intervient alors que le Conseil fédéral a décidé de changer de stratégie il y a trois semaines. Mercredi dernier, il a annoncé avoir suspendu l’accord signé le 20 août à Tripoli, Berne n’ayant toujours aucune nouvelle des deux otages retenus en «lieu sûr» par les Libyens (LT du 5.11.09). Pour Hasni Abidi, le directeur du Centre d’études et de recherches sur le monde arabe et méditerranéen, cette «libération» – en fait un simple retour à la case départ – découle bien du haussement de ton de Berne, qui, outre la suspension de l’accord, mène aussi une politique restrictive en matière de visas à l’égard des Libyens.

«Les Libyens ne s’y attendaient pas. La stratégie du Conseil fédéral, qui a osé durcir le ton malgré la situation précaire des otages, a été payante. La campagne d’Amnesty International et la récente apparition de proches des otages dans les médias ont aussi joué un rôle. Avec ces pressions, les Libyens ne pouvaient plus se permettre de retenir les deux Suisses dans un lieu secret», dit-il.

A cela s’ajoute le fait que des sites internet proches de l’opposition libyenne ont aussi relayé ce kidnapping devenu très encombrant pour Tripoli, en évoquant de possibles recours à Interpol ou à la Commission onusienne contre les disparitions forcées. Pour l’expert, la Suisse doit désormais maintenir le cap et obliger la partie adverse à avancer ses pions. Il ne juge pas la rumeur d’une rançon crédible.

Sur place, une certaine nervosité était palpable depuis plusieurs jours, soulignent plusieurs sources. Pour Hasni Abidi, le fait que les otages aient été remis à l’ambassade ne préfigure pas pour autant une sortie rapide de la crise. «Pour ne pas perdre la face, le clan Kadhafi voudra certainement que les deux Suisses, officiellement accusés de violer des dispositions de la loi sur l’immigration, soient soumis à une décision judiciaire», dit-il. Ce qui peut prendre des mois. Personne n’est non plus à l’abri d’un nouveau «coup» de Mouammar Kadhafi. Il n’a cessé de souffler le chaud et le froid dans ce dossier aux nombreux rebondissements.

Pour mémoire, les deux hommes d’affaires, bloqués depuis le 19 juillet 2008 en Libye, ont été enlevés le 18 septembre dernier, quelques jours avant la rencontre entre Hans-Rudolf Merz et Mouammar Kadhafi à New York. Pour les faire sortir de l’ambassade où ils avaient tous deux trouvé refuge, les Libyens avaient prétexté une ultime visite médicale avant de les laisser rentrer en Suisse. Mais une fois à l’hôpital, les deux hommes d’affaires ont disparu. Et, depuis, silence radio du côté libyen. Jusqu’à ce que la Suisse hausse le ton. Et ose parler de «kidnapping».

Aucune concession

Micheline Calmy-Rey a assuré lundi devant les médias n’avoir fait aucune concession pour permettre le retour des deux otages à l’ambassade. La veille, Khaled Kaim, le vice-ministre libyen aux Affaires étrangères, sur la défensive, avait laissé entendre, dans la NZZ am Sonntag, que la Libye serait prête à «changer le lieu de séjour des deux Suisses» à certaines conditions. Le Conseil fédéral doit officiellement «condamner les déclarations de parlementaires qui ont prôné une action commando contre la Libye», disait-il. Et sermonner les médias qui ont laissé entendre que le double national Rachid Hamdani a pu quitter la Libye avec son passeport tunisien avant d’y revenir.

Ce sont ces deux éléments qui ont poussé les Libyens à placer les deux Suisses en «lieu sûr», assure le vice-ministre. Par ailleurs, Tripoli refuse toujours de faire le moindre lien entre les deux Suisses privés de leur passeport et l’arrestation musclée d’Hannibal Kadhafi à Genève le 15 juillet 2008.

Contactée, Bruna Hamdani, l’épouse d’un des otages, refuse de commenter la situation, mais elle a pu parler à son mari. Les présidents des Commissions de politique extérieure des Chambres fédérales restent eux aussi avares en commentaires. Ils se contentent de saluer la stratégie du Conseil fédéral. De son côté, Amnesty International, dont la lettre adressée la semaine dernière aux autorités libyennes est restée sans réponse, se «réjouit que les différentes interventions auprès des autorités libyennes aient contribué à cette décision de libérer les deux otages». Mais le principal reste à faire: obtenir leur retour en Suisse.