Rachid, la trentaine décontractée, chemise à rayures, col ouvert, jean délavé, sort de son hôtel quatre étoiles situé en plein cœur du populaire quartier des Pâquis. «Genève? Magnifique, mais mon séjour ici se limite à quelques jours car la vie est chère en comparaison de mes moyens.» Un peu plus loin, sur les quais, Rami et ses deux enfants flânent après quelques achats dans un banal supermarché à deux pas de l'hôtel où ils ont l'habitude de descendre pour leurs vacances. Des touristes tout ce qu'il y a de plus ordinaire, sauf que Rachid, Rami et les autres sont originaires du Moyen-Orient. A mille lieues du cliché des limousines, des fastes et du luxe qui veut que les visiteurs en provenance du Golfe sont tous des membres de familles royales ou princières qui logent des mois durant dans des établissements cinq étoiles.

Ces touristes issus des classes moyennes incarnent-ils une nouvelle tendance en provenance du Golfe? François Hutter, directeur commercial du groupe Manotel (trois hôtels trois étoiles et trois quatre-étoiles à Genève), veut y croire, même si la saison ne fait que commencer. L'hôtelier s'explique ainsi l'attrait que Genève opère sur ces nouveaux clients: «Ils ne viennent pas seulement sur les bords du Léman pour le calme et le climat, mais aussi parce que Genève véhicule une image de prestige liée aux séjours de leurs gouvernants.» Un «mimétisme» d'hôtes richissimes et prestigieux du Golfe qui va souvent jusqu'à ne faire les réservations qu'au dernier moment et à arriver avec un nombre de personnes qui ne correspond pas à celui annoncé.

Pour Beat Dreier, sous-directeur de Genève Tourisme et responsable du marché moyen-oriental, «après plus de 25 ans de villégiature quasi exclusivement liée aux familles princières ou royales du Golfe, il y a une claire volonté de nous tourner vers une clientèle de classe moyenne ou plus jeune». Un marché que la délégation de promotion touristique genevoise ne néglige plus lors de son incontournable tournée annuelle au Moyen-Orient. A l'occasion par exemple du Arabian travel market (ATM), foire des professionnels du voyage qui se tient en mai à Dubaï, de plus en plus d'offres couplant billet d'avion et hôtel trois ou quatre étoiles sont proposées.

Et la demande semble suivre l'offre. «Cette tendance d'un public arabe familial, aisé sans être richissime, de jeunes couples ou d'hommes voyageant seuls s'est amorcée il y a environ cinq ans, mais elle est devenue très marquée ces deux dernières années, relève Christian Rey. Le directeur de Hôtellerie suisse souligne que ce type de clientèle, plus dynamique et ouverte, n'hésite en outre pas à multiplier les excursions hors de Genève.

Avec les classes moyennes du Golfe, les promoteurs de Genève ont aussi trouvé un moyen de combler la désaffection du voyage qui touche massivement les Américains et les Japonais notamment, autrefois habitués de la région lémanique. François Bryand, directeur général de Genève Tourisme, pense même que dans un contexte international troublé au lendemain de la guerre en Irak, Genève exerce un attrait plus marqué: «Des destinations comme les Etats-Unis ou la Grande-Bretagne sont moins prisées. Et les Moyen-Orientaux trouvent ici de quoi se changer les idées.»

Cette clientèle de classe moyenne ne remplace toutefois pas les têtes couronnées et leurs suites. Ainsi, lundi arrivait le cheikh Zayed bin Sultan Al-Nahyan à l'Hôtel Intercontinental, où le souverain des Emirats arabes unis et sa suite de plusieurs centaines de personnes descendent tous les étés depuis plus d'un quart de siècle. Chaque année ou presque. Car le roi Fahd d'Arabie saoudite, venu pour des raisons de santé en 2002, avait exceptionnellement occupé la plus prestigieuses suite de ce cinq-étoiles, obligeant l'émir d'Abu Dhabi à «s'exiler» en France voisine. Une famille royale saoudienne qui devrait elle aussi être représentée en force cette année encore sur les bords du Léman, puisqu'un proche du roi Fahd est déjà arrivé en terres vaudoises pour subir une petite opération et que la venue d'un autre prince et de sa suite semble imminente.

Cette tradition et cette fidélité des ressortissants des pays du Golfe – toutes «catégories sociales» confondues – à l'hôtellerie genevoise ont assuré à cette dernière quelque 120 000 des 2,3 millions de nuitées enregistrées en 2002. Ce qui place la clientèle en provenance des pays du Gulf cooperation council (GCC) en cinquième position sur l'ensemble de l'année, mais à la première place pour les mois de juillet et d'août, indique Christian Rey. Pour ce qui est des retombées économiques pour les commerces de luxe et la restauration notamment, elles se chiffrent à plusieurs dizaines de millions de francs. Une raison qui explique les efforts promotionnels ciblés que déploient les spécialistes du tourisme genevois.

Les Fêtes de Genève, moment particulièrement prisé des touristes, permettront dès le 31 juillet aux princes, émirs et classes moyennes du Golfe de se mêler. Tout juste arrivé de Syrie avec sa mère et ses deux frères, Imad attend cet événement avec impatience: «C'est l'occasion de rencontrer et de nouer des contacts avec d'autres jeunes Arabes dans un cadre festif et ouvert.»