L'ascension de la première a commencé au moment de la chute de la seconde. Aussi la tentation est-elle grande de comparer Doris Leuthard à Ruth Metzler. Tout ou presque distingue pourtant l'étoile montante de l'étoile éphémère du PDC, à commencer par les circonstances de l'élection au Conseil fédéral. Doris Leuthard va l'affronter avec une candidature programmée et formatée pour l'occasion, au terme d'une marche vers le pouvoir organisée de longue date, qui a juste pris un peu d'avance sur l'horaire. Ruth Metzler était arrivée dans la course au dernier moment et un peu par hasard, et son élection est également le fruit du hasard. Le parlement avait il est vrai les mains liées en mars 1999. Pour la première des deux élections à la double succession de Flavio Cotti et d'Arnold Koller, il ne pouvait pas faire autrement que d'élire une femme. Mais il avait le choix entre deux quasi-inconnues. Et il a tranché, de justesse, en faveur de la plus jeune, qui avait séduit plus qu'elle n'avait convaincu.

L'expérience

Ruth Metzler avait bien l'expérience d'un exécutif cantonal, mais il s'agissait d'un mandat à mi-temps dans un demi-canton, Appenzell (RI), ce qui revenait à peu près à s'occuper des finances de la ville du Locle. L'Appenzelloise n'avait aucune expérience de la politique fédérale et, à Berne, elle était une illustre inconnue. Doris Leuthard n'a certes pas l'expérience d'un exécutif, mais elle est rodée à la matière, aux procédures, aux mœurs et aux intrigues de la politique fédérale, par son mandat parlementaire et par la présidence du PDC.

Le réseau

C'est au moment de la chute que le manque est apparu le plus criant chez Ruth Metzler. Joseph Deiss a très bien su organiser le passage délicat d'une élection au Conseil fédéral où le PDC allait perdre l'un de ses deux sièges, en mobilisant toutes les ressources à sa disposition, au sein du parti comme au sein du parlement. Enfermée dans son bureau, Ruth Metzler a subi les évènements, sans savoir ni pouvoir les influencer. Elle s'était beaucoup reposée, au début de son mandat, sur sa conseillère personnelle, Isabelle Chassot, héritée de son prédécesseur Arnold Koller. Le départ de cette proche collaboratrice, élue au Conseil d'Etat fribourgeois, l'a laissée très seule. Doris Leuthard a au contraire su tisser ses réseaux.

L'autorité

Nombre de parlementaires se sont fait plaisir en élisant Ruth Metzler, dont on rappellera qu'elle ne l'a emporté que d'une voix sur sa rivale saint-galloise Rita Roos. Tant qu'à élire une femme inconnue, dès lors qu'il fallait bien en passer par là, autant choisir la plus jeune et la plus séduisante, c'est ce genre d'argument qui a assuré la victoire de Ruth Metzler. Ce qui n'entraîne pas nécessairement une grande considération. «La gamine», voilà comme l'on désignait la nouvelle conseillère fédérale dans les pas perdus des Chambres fédérales, en tout cas chez les mâles de droite.

A cet égard, Doris Leuthard est tout le contraire. Après les présidents faibles et dépassés que furent Adalbert Durrer et Philipp Stähelin, elle a fait preuve d'une très grande autorité sur le parti, au point d'y gagner le surnom d'impératrice. Et il faut de la poigne pour convaincre un Carlo Schmid de se trouver une occupation urgente lors du vote sur les allocations familiales au Conseil des Etats. A cet égard, elle en impose et cette autorité ne devrait pas disparaître au Conseil fédéral.

Le capital politique

Ruth Metzler a effectué la première moitié de sa carrière politique fédérale avec un seul atout, la fraîcheur. La Berne fédérale comme les médias se sont gargarisés de «l'effet fraîcheur» qui permettait à la nouvelle conseillère fédérale de conquérir le monde (politique) grâce à sa jeunesse, à ses tenues extravagantes, à sa décontraction et à son pouvoir de séduction. Beaucoup doutent que Doris Leuthard ait une véritable vision politique, au moins a-t-elle la connaissance du système, l'expérience de la manœuvre et la reconnaissance de ses pairs. Elle n'a rien à prouver, elle doit confirmer les qualités qu'on lui prête.

Les responsabilités

Avec Joseph Deiss et Ruth Metzler, le PDC pouvait jouer sur deux tableaux. Au sérieux du professeur d'économie fribourgeois répondait la naïveté primesautière de l'Appenzelloise. Ruth Metzler ne portait pas sur ses seules épaules l'avenir, voire le salut du parti. Elle apportait un plus, un souffle nouveau à la tradition et au sérieux incarnés par son collègue fribourgeois. Dès lors que son parti et l'Assemblée fédérale en avaient pris le risque, elle pouvait jouer de sa jeunesse et d'une certaine liberté de ton et d'allure.

Doris Leuthard, quant à elle, n'a «pas le droit de se louper». Unique représentante du PDC, elle en sera le porte-drapeau au Conseil fédéral comme elle l'a été à la présidence. Elle porte tous les espoirs du parti de se maintenir sur ses positions, de le consolider et de préparer la reconquête ultérieure du deuxième siège aux dépens des radicaux.

L'indulgence

Le complexe politico-médiatique en a eu beaucoup pour Ruth Metzler, il en aura moins pour Doris Leuthard. L'Appenzelloise a souvent été critiquée, pour son goût prononcé des déplacements en hélicoptère, pour sa désinvolture envers le parlement, pour sa légèreté lors de certaines négociations internationales. Mais ces reproches ont toujours été mis en balance avec le dynamisme et la jeunesse qu'elle apportait en contrepartie à la fonction. A Doris Leuthard, qui n'aura pas l'excuse de l'inexpérience, on ne pardonnera pas grand-chose.