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La neige recouvre le sol carbonisé après un incendie dans le canton du Tessin.
© Reto Albertalli / Phovea

Tessin

Après l’incendie, la Léventine doit affronter ses défis climatiques

En sept jours, le feu a ravagé 280 hectares de forêt et de terrains au-dessus de Chironico. Un événement de telle portée est rare en hiver et accélère la prise de conscience régionale. Reportage

«Interdiction absolue d’allumer des feux en plein air». Répété plusieurs fois par jour par la Radiotélévision de la Suisse italienne (RSI) depuis le 28 décembre, cet avis aurait peut-être dissuadé quatre adolescents de 16 ans à allumer un feu de bois sur les Monts de Doro, au-dessus de Chironico en Léventine. Mais le Département cantonal du territoire ne l’a émis qu’au lendemain de l’incendie.

Alimenté par une sécheresse qui sévit depuis plusieurs semaines, par un fort vent du nord et des températures trop élevées pour la saison, ce petit feu de bois, échappant à tout contrôle, s’est propagé à une vitesse incroyable. A tel point que les pompiers de Faido, la commune dont dépend Chironico, ont immédiatement dû appeler en renfort leurs collègues de Biasca, de Bellinzone, de Lodrino ainsi que des corps spécialisés de montagne.

Surréaliste

A la caserne du village, où nous reçoit le commandant des pompiers de Faido, Marco Manfré, 36 ans, l’activité est encore fébrile. Le feu n’est maîtrisé que depuis mercredi. Il a fallu sept jours et sept nuits pour en venir à bout. Au total 250 pompiers et quatre hélicoptères se sont relayés 24 heures sur 24.

«Le premier soir, nous avons fait évacuer tous les chalets de la zone, raconte le commandant. Un hélicoptère de la Rega a pris en charge les 29 vacanciers et les a descendus à Chironico. Nous avons vécu des moments de tension. Certains ne voulaient pas s’éloigner de leurs maisons, mais le risque était vraiment trop grand. Nous avons dû lutter contre les flammes avec pelles et pioches car il n’y a pas d’eau sur place. Imaginez-vous que le feu couvait sous les racines, repartant de troncs d’arbres à peine coupés! La première nuit, les flammes se sont propagées jusque vers le village de Chironico, elles formaient une paroi de feu verticale, une situation surréaliste!»

Une situation climatique exceptionnelle

Marco Manfré, volontaire comme toute sa troupe (14 hommes et une femme) est pompier depuis quinze ans et commandant depuis trois: «Personnellement, je ne me souviens pas d’un incendie d’une telle étendue en hiver, même s’il y a eu des précédents à en croire certains collègues plus âgés. Pour celui-ci, il est évident que la situation climatique exceptionnelle en cette saison ne nous a pas aidés!»

Roland David, le maire de Faido, renchérit: «Un incendie de ce genre en Léventine n’est forcément pas fréquent, car nous avons normalement de la neige à cette saison.» Le maire évoque toutefois le sinistre qui a détruit 1000 hectares de forêt il y a quelques années à Lugano durant la période de Noël, ou cet autre qui avait ravagé les bois dans le Val Bedretto en 1947.

Ingénieur forestier de son état, Roland David est parfaitement conscient des défis posés par le réchauffement climatique: «Même s’il est difficile de faire des prévisions, certains modèles indiquent que les hivers pourraient devenir davantage pluvieux, avec la limite de la neige située toujours plus haut, tandis que nous pourrions aller vers des étés encore plus longs et secs, augmentant encore le risque d’incendies. Nous devons savoir affronter de tels défis et c’est ce que le Tessin est déjà en train de faire.»

Sensibiliser la population

Marco Manfré, de son côté, estime qu’il s’agit désormais d’informer la population sur les risques, «les touristes surtout, qui connaissent peu les particularités climatiques et géographiques du Tessin.» La Bourgeoisie de Chironico – propriétaire de la forêt incendiée – a déjà annoncé une campagne de sensibilisation, assure le commandant des pompiers. Une conférence avec projection de photos de l’incendie aura lieu prochainement.

Cap sur Chironico, à quelques kilomètres au-dessus de Faido. Ce bourg tranquille – environ 280 habitants permanents – semble plongé dans la torpeur de la première journée ressemblant enfin à l’hiver. Un ciel plombé et quelques flocons suffisent à faire du paysage une carte postale en noir et blanc. Dans l’unique établissement du lieu, le restaurant Pizzo Forno, du nom de l’imposante montagne qui domine le village, quelques habitués nous montrent sur leur portable des photos de l’incendie. «Le premier soir, dit l’un, les flammes illuminaient tout le village. Si le vent avait soufflé du sud, le feu se serait propagé jusqu’en bas, mais nous en avons été quittes pour la peur.»

Les responsables pourraient passer à la caisse

Le tenancier Giorgio Merlo, venu de Bellinzone il y a 25 ans pour reprendre l’établissement qui appartenait à la famille de sa femme, ne semble pas autrement perturbé: «Nous avons surtout entendu les hélicoptères.» Son petit-fils Brian, 15 ans, lève la tête de son portable et confirme. Les quatre ados qui ont imprudemment déclenché l’incendie? Il ne les connaît pas. «Des Suisses allemands», lance-t-il en patois tessinois. «Qui vivent au Tessin!» corrige grand-papa Giorgio.

L’incendie des Monts de Doro n’a pas fait de blessés. Outre les 280 hectares de forêt, une seule bâtisse a été endommagée par les flammes. Mais les coûts du sinistre se chiffrent d’ores et déjà en millions de francs. «Pour ce qui est des dommages à la flore, nous devrons attendre le printemps pour évaluer l’état des arbres, les conifères principalement. Dans les mois à venir, la division forestière établira son rapport. Très probablement, la Bourgeoisie de Chironico, propriétaire de la zone incendiée, se constituera partie civile. Les familles des quatre ados imprudents, contre lesquels la Justice des mineurs, a ouvert une enquête, risquent fort de passer à la caisse.


«Tous les éléments étaient réunis pour assister à de tels incendies»

Marco Conedera est responsable de l’Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage (WSL) à Cadenazzo dans le Tessin.

Le Temps: Quelle est la cause des incendies qui ont sévi dans les Grisons et le Tessin?

Marco Conedera: Contrairement à l’été où la foudre peut faire démarrer des flammes, en hiver, il n’y a pas de feux de forêt d’origine naturelle. Ces incendies sont donc forcément liés à l’activité humaine directe voire à la main de l’homme, de manière accidentelle ou non, ou à des infrastructures, comme un court-circuit à partir d’une ligne électrique en forêt.

Ils ont été rendus possibles par la situation météorologique exceptionnelle de la fin de l’année. Il y a en premier lieu a eu très peu de précipitations durant tout le mois de décembre. L’absence de neige et le föhn, un vent sec et chaud qui a soufflé plus fort qu’il ne le fait habituellement, ont favorisé un dessèchement des feuilles, branches et autres combustibles gisant sur les sols, et favorisé la propagation des flammes une fois un feu allumé.

Outre ces facteurs météo, il faut citer aussi l’utilisation du territoire. Le retrait de l’agriculture traditionnelle laisse place à la forêt, ce qui accroît l’interface entre celle-ci et les zones liées à l’activité humaine. En fin de compte, tous les éléments étaient réunis pour assister à de tels incendies.

– Ces feux étaient-ils prévisibles?

– Chaque année au Tessin, de nombreux versants exposés au sud dépourvus de neige sont soufflés par le foehn. Mais cela se limite habituellement aux altitudes les plus basses. Ce qui a été différent cet hiver, c’est qu’il n’y avait pas de neige en dessous de 1800 mètres, ce qui a considérablement augmenté la surface de territoire exposé aux incendies. Il fallait donc s’y attendre. Quant à savoir si cette météo est liée au changement climatique, difficile de le savoir. Nous étions bien dans une situation extrême, mais on ne sait pas si elle va devenir plus fréquente à l’avenir.

– Quels moyens existent pour empêcher le départ de feux?

– Etant donné l’origine humaine de tels incendies, la meilleure chose à faire est celle imposée actuellement: empêcher la population de faire le moindre feu. Et ça fonctionne: en 1990, une loi interdisant de brûler les végétaux à l’extérieur, rentrée en vigueur pour des questions liées à la pollution atmosphérique, a eu comme effet collatéral de diminuer d’environ 66% les feux de forêt au Tessin, à conditions météorologiques comparables. En cas de risque avéré, l’interdiction est donc la seule solution.

Propos recueillis par Fabien Goubet

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