Le ton monte entre Tripoli et Berne. La Libye a cessé toute livraison de pétrole à la Suisse, voilà qu'elle aurait décidé de retirer tous ses avoirs des banques helvétiques, soit environ sept milliards de dollars. C'est du moins ce qu'a affirmé jeudi, tard dans la soirée, l'agence étatique Jana, citant un fonctionnaire anonyme du Ministère des affaires étrangères libyen. Jana souligne également que Tripoli a décidé l'arrêt de toute coopération économique avec la Suisse, en guise de protestation contre les «mauvais traitements» infligés à des «diplomates et des hommes d'affaires libyens par la police du canton de Genève.»

La nouvelle a aussitôt été reprise par plusieurs agences de presse étrangères. Mais aucune information officielle en ce sens n'est parvenue au Département fédéral des affaires étrangères (DFAE), confirmait vendredi son porte-parole, Lars Knuchel. Le DFAE n'a pas non plus été informé officiellement de la cessation des livraisons de pétrole.

Le président de la Confédération, Pascal Couchepin, a de son côté assuré au journal de la télévision alémanique que si l'embargo pétrolier est appliqué, il restera pratiquement sans conséquence pour la Suisse. «Cela ne nous est jamais égal quand un pays, avec lequel nous essayons d'entretenir des relations amicales, prend des mesures contre la Suisse», a-t-il ajouté. «Mais nous pouvons accepter cela sans problème, s'ils agissent ainsi malgré notre attitude positive.»

Pris en otage

En adoptant ces méthodes, la Libye semble se moquer des négociations en cours. Elle cherche à faire pression sur la Suisse, dont elle attend toujours des excuses officielles pour l'arrestation, le 15 juillet à Genève, d'Hannibal Kadhafi, fils du colonel, pour maltraitance envers deux de ses employés. Les deux domestiques ont fini par retirer leur plainte en échange d'un arrangement et la justice genevoise a classé l'affaire début septembre, première véritable éclaircie dans l'affaire. Mais voilà que le ciel s'assombrit à nouveau.

Jusqu'à présent, les diplomates suisses ont tout fait pour trouver une sortie de crise honorable pour les deux pays. Car deux Suisses sont toujours «pris en en otage» par Tripoli, interdits de quitter le sol libyen après un séjour dans les geôles de la capitale. Or Tripoli exige des excuses officielles, ce que Berne ne voit aucune raison de faire. Si Berne veut négocier en toute discrétion, Tripoli semble choisir l'arme de l'intimidation, via des déclarations qui ne viennent pourtant jamais des autorités officielles. Une façon de semer le trouble. Berne préfère faire profil bas. «Le DFAE poursuit ses efforts pour résoudre les problèmes qui assombrissent les relations bilatérales entre la Suisse et la Libye», indique vendredi le département dans un communiqué.

Selon des sources libyennes citées par La Liberté, c'est Hannibal Kadhafi lui-même, profondément touché dans son orgueil, qui aurait décidé de couper le robinet du pétrole libyen à la Suisse. Il dirige la principale entreprise de transport de brut libyen. La supposée cessation de livraison de pétrole n'aurait toutefois pas de répercussions immédiates sur la Suisse: la raffinerie de Collombey (VS), en mains libyennes, va de toute façon subir ces prochains jours un arrêt partiel pour changer de catalyseurs et elle disposerait de réserves de pétrole suffisantes pour plusieurs semaines.

Par ailleurs, si Tripoli parle de 7 milliards de dollars dans les banques suisses, la statistique de la Banque nationale suisse (BNS) fait, elle, état de 5,75 milliards de francs à fin 2007. Beaucoup de points restent ainsi nébuleux dans ce dossier. Farhat Qadara, le directeur de la banque centrale libyenne, a bien déclaré à l'Associated Press que la Libye avait déjà «retiré tous ses dépôts des banques suisses pour les transférer dans d'autres banques européennes», mais personne en Suisse n'est en mesure de le confirmer.

Tout se joue «sous la tente»

La crise entre Berne et Tripoli, aujourd'hui accentuée par une radicalisation de la position libyenne, est très peu commentée en Libye. «Le dossier n'est d'ailleurs pas entre les mains des diplomates libyens. Tout se joue directement sous la tente de Muammar Kadhafi», commente Hasni Abidi, directeur du Centre d'études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam). Une manière de dire que les diplomates suisses qui négocient à Tripoli n'ont pas accès aux bons interlocuteurs? «J'ai toujours été d'avis qu'une troisième partie devrait entrer en jeu».

Au sein même de la famille Kadhafi, la manière d'agir vis-à-vis de la Suisse susciterait des appréciations différentes. Aïcha, sœur d'Hannibal et avocate, a proféré un très sec et explicite «œil pour œil, dent pour dent» à Genève. L'attitude de Muammar Kadhafi reste, elle, obscure. Si le sentiment de vengeance pour laver «l'honneur» de sa famille semble dominer, le leader libyen est aussi agacé par les frasques répétées de son enfant terrible Hannibal.

Pour Hasni Abidi, la position de la Libye se radicalise en suivant une certaine gradation. Il y a d'abord eu les propos d'Aïcha Kadhafi, puis le communiqué du Ministère des affaires étrangères libyen pour dire à ses ressortissants de ne pas se rendre en Suisse, les manifestations devant l'ambassade, l'emprisonnement de deux Suisses, les mesures de rétorsions visant les entreprises suisses, et maintenant ces nouvelles menaces. Hasni Abidi: «La Libye peut aujourd'hui se permettre de faire durer la crise dans la mesure où elle vient de régler ses principaux contentieux avec les Etats-Unis et l'UE.» Voilà qui laisse supposer que la Suisse devrait trouver de solides appuis étrangers si elle veut se faire entendre par Tripoli.