Le mode opératoire est brutal. Pour s’emparer des matières premières, dont de l’or, stocké par une entreprise horlogère de Bassecourt dans le Jura, six malfaiteurs n’ont pas hésité à attaquer le directeur de l’entreprise à son domicile et à prendre sa famille en otage dans la soirée de mercredi. Les braqueurs ont attendu la fin du service de sécurité pour passer à l’acte, maintenant l’entrepreneur et ses proches sous la menace d’armes à feu.

Ils se sont ensuite rapidement enfuis vers la France en forçant un barrage mis en place par l’Administration fédérale des douanes et blessant au passage un douanier. La famille prise en otage a été relâchée, sous le choc, dans une forêt à proximité de Bourrignon. Les véhicules des braqueurs ont été retrouvés incendiés du côté de Belfort.

Lire aussi: Un directeur d’entreprise horlogère pris en otage dans le canton du Jura

La valeur des matières premières raflées par les malfrats n’a pas été communiquée et doit être déterminée par l’enquête en cours. Durant la dernière décennie, les mesures de sécurité ont été renforcées dans le secteur après une série d’attaques qui ont mené à des vols allant jusqu’à plusieurs centaines de kilos d’or. Voici en quelques points comment le secteur fait face à ces braquages parfois très violents.

1. Des braquages impressionnants, mais rares

Selon la police cantonale jurassienne, ce genre de braquage avec une prise d’otage est rare. Le dernier cas dans le canton remonte à 2012. «Ces entreprises sont très bien sécurisées, ce genre de cas arrive heureusement le moins possible, affirme Daniel Affolter, porte-parole de la police cantonale jurassienne. Mais c’est une chose à laquelle nous sommes très attentifs et les entrepreneurs aussi.»

Dans le canton de Neuchâtel, la dernière attaque suivant le même mode opératoire que celle de mercredi est encore récente. En janvier 2018, l’entreprise Cendror à La Chaux-de-Fonds était visée par une opération du même genre. Cette fois aussi, six hommes prennent en otage la famille du directeur de l’entreprise pour le forcer à ouvrir les coffres de la société spécialisée dans la récupération de métaux précieux. Elle avait déjà été braquée en 2011.

Lire aussi: A La Chaux-de-Fonds, les lingots de la peur

Un autre braquage a particulièrement marqué les esprits: en 2004, la mafia corse s’était attaquée à Metalor, poids lourd du secteur, à Neuchâtel. Butin? 666 kilos d’or.

2. Une sécurité en étroite collaboration avec la police

Les différentes polices et sociétés de sécurité privées engagées par les entreprises du secteur se coordonnent depuis plusieurs années. «Les mesures évoluent en fonction du danger, précise Daniel Affolter. Nous sommes constamment en train d’évaluer la situation pour savoir ce qui pourrait se tramer, quels sont les risques. En fonction de certains facteurs, nous augmentons ou diminuons les contrôles.»

Dans le canton de Neuchâtel, la police organise chaque année un forum avec les sociétés du secteur. «Des invités viennent parler des problématiques d’actualité, détaille Georges-André Lozouet, porte-parole de la police neuchâteloise. Et, sur demande, nous passons en revue la sécurité des entreprises horlogères et nous les conseillons. Nous détectons les faiblesses et les endroits où elles doivent changer ou renforcer certaines pratiques. Nous allons aussi faire de la prévention, nous leur apprenons à observer leur environnement.» Au sein de la police neuchâteloise, un policier est dorénavant chargé de faire le lien avec les entreprises horlogères et de les tenir informées de la situation criminelle en Europe.

Selon Georges-André Lozouet, les braqueurs comme ceux qui ont agi à Bassecourt sont organisés et adoptent différentes approches. «Nous sommes informés de tous les cas suspects où des individus, comme de faux VRP, seraient venus se présenter dans les entreprises, précise-t-il. Dans ces cas, nous procédons à des analyses de vidéosurveillance. Il y a toute une proactivité qui a été mise en place à la suite de différents braquages.»

3. Un secteur traumatisé

Difficile d’en savoir plus, que ce soit sur les mesures de sécurité ou les matériaux stockés par les entreprises, le sujet est sensible. La plupart des sociétés sollicitées par Le Temps n’ont pas souhaité répondre pour ne pas attirer l’attention. «Les entrepreneurs sont terrorisés, certains d’entre eux étaient très stressés aujourd’hui de savoir si tout avait été mis en place pour que ce genre de choses n'arrivent pas chez eux, souligne une personne active dans le milieu ayant souhaité garder l’anonymat. Ce n’est pas seulement l’idée d’être touchés eux directement mais plutôt le fait que ça touche leur famille.»

Pour les entreprises du secteur, les similitudes entre le braquage de mercredi et la série d’attaques qui ont eu lieu en 2012 posent la question de savoir si les mêmes individus sont aux commandes. «Ce n’est pas le moment de donner notre nom et de faire de la publicité par peur d’être une cible, poursuit cette source anonyme. Chez les gros prestataires de matières précieuses, une personne seule ne peut pas avoir accès aux matériaux. C’est ce que l’on appelle le système des quatre yeux, il faut au minimum deux personnes pour avoir accès à la matière première.»

4. De l’or en poudre ou en lingots

Dans les entreprises, l’or peut se présenter sous différentes formes, notamment de la poudre ou des lingots. Certaines sociétés touchées sont aussi spécialisées dans la collecte des rebuts issus des pertes lors de l’usinage, pour les recycler.

Pour éviter les tentations, les petites entreprises cherchent à travailler en flux tendu pour ne pas avoir à conserver de stocks importants dans leurs locaux. «Un braquage comme chez Metalor avec 700 kg d’or dérobé, c’est impossible d’imaginer ça chez un horloger», estime notre source anonyme. En général, ces gros fournisseurs disposent aussi de moyens de sécurité plus importants que les entreprises horlogères.

5. De l’or écoulé loin de chez nous

Pour les malfaiteurs, l’or a l’avantage d’être facile à refondre et à écouler. «Quand les braqueurs sont en possession de matière brute à écouler, cela se passe souvent dans des pays où il y a peu de contrôle et de la corruption, donc où il est possible de remettre sur le marché des produits qui ont été «blanchis», souligne Georges-André Lozouet. Cela ne se passe pas en Suisse. En Europe, il y a le milieu belge à Anvers pour le diamant et les matières précieuses, mais le «recyclage» de l’or a plutôt lieu hors d’Europe.»

6. Des malfrats organisés

Pour le moment, il est encore difficile de dire si les malfrats ayant agi mercredi soir appartiennent au crime organisé ou de donner leur nationalité. Ce mode opératoire qui consiste à passer rapidement la frontière une fois le méfait accompli rappelle aussi les violentes attaques successives de fourgons de transport de fonds qui ont eu lieu il y a deux ans dans le canton de Vaud. Ces actes avaient été reliés au milieu du crime organisé lyonnais.

Lire également: Nouveau braquage de fourgon: le canton de Vaud saisit le Conseil fédéral

Toutefois, pour Daniel Affolter, un braquage comme celui de mercredi soir reste un événement ponctuel: «Attention, ce ne sont pas des troupeaux qui arrivent en Suisse pour se livrer à ce genre d’acte, précise ce dernier. Il y a de temps en temps une équipe qui se constitue quelque part, puis qui décide de frapper à un endroit. Mais cela peut être dans le canton du Jura comme n’importe où ailleurs finalement.»