20 ANS

Après avoir réclamé les bilatérales, l’UDC veut les enterrer

Depuis vingt ans, Christoph Blocher a fait de l’UDC la première formation du pays avec une posture d’opposition radicale. Loin de s’adoucir, son parti a durci sa position sur l’Europe

Le Temps fête ses 20 ans cette année. Né le 18 mars 1998, il est issu de la fusion du Journal de Genève et Gazette de Lausanne et du Nouveau quotidien. Nous saisissons l’occasion de cet anniversaire pour revenir sur ces 20 années, et imaginer quelques grandes pistes pour les 20 suivantes.

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«Nous avons disposé d’un unique selling product». C’est ainsi que le président de l’UDC Albert Rösti résume le succès de son parti durant ces vingt dernières années. Une métaphore économique pour illustrer ce qui est devenu une formidable machine politique à gagner des élections.

En 1995, l’UDC est encore le plus petit des quatre partis représentés au Conseil fédéral avec 14,9% de part électorale. En 2015, elle culmine à 29,4%, un sommet historique.

Conjoncture morose

Dans les années 1990, la Suisse tousse. Le peuple vient de rejeter l’adhésion à l’Espace économique européen (EEE). Cette décision, qui retarde l’exercice Eurolex dont le but était d’améliorer sensiblement les conditions-cadres, ne favorise pas une conjoncture déjà très morose. Mais la réforme du marché intérieur (Swisslex) et surtout la voie bilatérale remettent le pays sur les bons rails.

Cette option-là, c’est l’UDC et son tribun Christoph Blocher qui l’ont réclamée comme alternative à l’EEE, cela dès le soir de leur victoire le 6 décembre 1992. Les négociations sont laborieuses et durent sept ans. En fin de compte, l’UE, qui a pris note de la volonté du Conseil fédéral de viser l’adhésion, est prête à pardonner à la Suisse ce qu’elle considère alors encore comme «un accident démocratique». Elle lui offre un régime spécial sous forme notamment d’accords bilatéraux sectoriels.

Point de bascule

Après que Christoph Blocher a mis sous l’éteignoir les sections bernoises et grisonnes, le cap est clair: l’UDC concilie national-conservatisme et libéralisme économique. Elle laboure ses deux champs d’action préférés, soit l’Europe et l’immigration, cela dans un discours qui se radicalise de plus en plus.

Elle lance sa première initiative populaire «contre l’immigration clandestine», qui sera rejetée en 1996. A toute la classe politique, elle impose son propre vocabulaire, souvent dépréciatif: voici les «euroturbos», les «faux invalides» et les «faux requérants d’asile», des «migrants économiques» qui pèsent sur les assurances sociales.

«L’adhésion rampante à l’UE»

Dans les années 2000, la situation économique s’améliore. Les deux paquets d’accords bilatéraux dopent l’économie qui crée près de 600 000 emplois. Sur le plan politique, le PDC et le PLR, qui avaient tous deux visé l’adhésion à l’UE dix ans plus tôt, enterrent cette option et s’alignent derrière la voie bilatérale. Mais le parti qui en était à l’origine, l’UDC, s’en distancie.

Difficile de situer le point de bascule. Ex-vice-président du parti, Yvan Perrin le situe autour du débat sur la participation de la Suisse à l’espace de coopération judiciaire et policière, dit Espace Schengen. «Lorsque j’ai créé la section neuchâteloise de l’UDC en 2001, j’étais un grand partisan de la voie bilatérale. Sur Schengen, l’UE nous a promis un comité mixte pour discuter de la reprise du droit européen. Dans les faits, nous avons toujours dû tout adopter automatiquement. Je suis devenu sceptique», se rappelle Yvan Perrin.

C’est à cette époque que l’UDC crée un nouveau vocable: «L’adhésion rampante à l’UE».

Bilatérales = «euroturbos»

Coprésident du Nouveau mouvement européen suisse, François Cherix définit un autre point de rupture, qu’il date du 26 octobre 2005. Ce jour-là, le Conseil fédéral abandonne l’adhésion à l’UE comme but stratégique. Ce faisant, il a ainsi réduit le destin de la Suisse à un système binaire: le bilatéralisme ou l’«Alleingang», soit la voie solitaire. «Dès ce moment-là, les partisans du bilatéralisme sont devenus des «euroturbos» aux yeux de l’UDC, ce qui lui a permis d’attaquer cette option», souligne-t-il.

Aujourd’hui, l’UDC n’avouera jamais qu’elle veut la mort de la voie bilatérale, alors qu’elle vient de lancer une initiative pour résilier son accord phare sur la libre circulation des personnes. Selon Albert Rösti, l’UDC se présente même comme «la seule gardienne du bilatéralisme à l’heure où le Conseil fédéral veut conclure un accord institutionnel avec l’UE. «C’est cet accord-là, qui se traduirait par une adaptation automatique des lois suisses au droit européen, qui signifierait la fin de la voie bilatérale», remarque-t-il.

La reine de l’ambiguïté

«L’UDC est obligée, de par sa nature de parti protestataire, de rester radicalisée, note le politologue Oscar Mazzoleni, qui a consacré plusieurs ouvrages à ce parti. C’est ainsi qu’elle lance des initiatives comme celle pour la primauté du droit suisse contre les «juges étrangers», affûtant à la fois son profil de parti anti-système à celui de parti de l’identité nationale», ajoute-t-il.

Mais lorsqu’il y a une trop grande tension entre économie et identité, l’UDC se repositionne sur ce qui rassemble. Elle laisse ainsi agir le comité d’Egerkingen dans son combat contre la burqa. «Elle ne peut pas trop se profiler sur ce thème pour ne pas affaiblir la place financière qui dépend aussi de l’afflux des capitaux du Moyen-Orient», relève encore Oscar Mazzoleni.

Qu’on ne s’y trompe pas. L’UDC sera toujours d’abord un parti d’opposition. Ces dernières années, elle a attaqué tous les pouvoirs: le Conseil fédéral et le parlement «prêts à violer la Constitution», la justice qui rend des arrêts trop europhiles et même les médias, notamment la SSR.

Les limites du peuple

A l’association faîtière d’economiesuisse, on déplore le manque de force de proposition de l’UDC. «L’initiative contre l’immigration de masse était une idée marketing plutôt qu’une stratégie pour faire avancer la Suisse», déclare le responsable des affaires européennes Jan Atteslander. «L’UDC a été surprise de sa victoire et n’avait aucun plan pour la mettre en œuvre».

Reste à savoir si cette radicalisation du discours sera la bonne recette pour gagner les prochaines élections fédérales. En 2016, l’UDC est allée trop loin dans son initiative dite de «mise en œuvre» sur les délinquants étrangers. Sous l’impulsion du jeune mouvement citoyen «Opération Libero» notamment, la société civile s’est rebiffée, sursaut qui a débouché sur l’échec de l’initiative. Un signal que le peuple suisse peut aussi mettre des limites au populisme.

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