C'est davantage le moment choisi pour l'annoncer que la décision qui surprend: à treize mois des élections cantonales, les deux ministres radicaux bernois, Dora Andres et Mario Annoni, ont fait savoir lundi qu'ils s'en iraient au terme de la législature, à fin mai 2006. Dans un entretien accordé au Temps le 10 février dernier, le Neuvevillois avait laissé entendre qu'il n'irait pas au-delà de 2006, exhibant son bilan plutôt qu'énumérant des projets.

Elue en 1998, la directrice de la Police avait déclaré qu'elle ne passerait pas plus de huit ans au Conseil d'Etat, «mais personne ne voulait la croire», affirme le président du Parti radical bernois, Johannes Matyassy. Quant à Mario Annoni, même s'il n'a que 51 ans et n'a jamais exprimé de lassitude, il est victime de l'usure du pouvoir. Il préconise la «régénération de la représentation du Jura bernois». Lorsqu'il se retirera, après une dernière année présidentielle, il aura gouverné durant seize ans. Il est devenu la cible de critiques acerbes, venant autant de la partie alémanique du canton que du Jura bernois. Le Conseil du Jura bernois vient de le désavouer dans le délicat dossier de l'initiative «Un seul Jura».

Mario Annoni a surtout imprimé sa marque durant ses deux premiers mandats: fringant ministre de la Justice, il a réformé les tribunaux avec maestria. Dans la politique jurassienne, il a arraché l'accord berno-jurassien du 25 mars 1994, qui institue l'Assemblée interjurassienne. A la logique de la confrontation ont succédé le dialogue et la coopération. D'un conflit entre Berne et Delémont, la Question jurassienne régie par Mario Annoni est devenue une affaire «interjurassienne». Le ministre radical croyait que les ennemis d'hier ne parviendraient pas à s'entendre. Mais l'Assemblée interjurassienne a progressé plus vite que prévu, contraignant le conseiller d'Etat à freiner ses ardeurs.

Ministre de l'Instruction publique depuis 1998, Mario Annoni voit son aura se lézarder, après deux réélections triomphales en 1994 et en 1998. Il doit faire face aux coups de boutoir des enseignants et des parents d'élèves, très mécontents des mesures d'économies que le ministre radical doit appliquer à l'école bernoise.

La grogne s'exprime également dans le Jura bernois, à qui le ministre Mario Annoni avait promis l'«autonomisation progressive» que les Jurassiens bernois ont interprétée comme une large autonomie. Ils ont dû se satisfaire d'un modeste statut particulier qui délègue au Conseil du Jura bernois de maigres compétences en matière scolaire et culturelle. Pour sa troisième réélection en 2002, Mario Annoni a certes conservé son fauteuil, mais en perdant le quart de son électorat. Depuis lors, les attaques contre ce magistrat jugé arrogant se sont encore intensifiées: aurait-il survécu à la débâcle de la caisse de pension des enseignants?

Rusé, manœuvrier, allergique à la contrariété mais capable d'avaler des couleuvres pour s'éviter d'humiliants affronts, Mario Annoni s'en va avant de subir un échec. «J'avais prévu, dès 2002, de ne pas briguer de cinquième mandat», explique-

t-il. En préretraite à 52 ans, il préparera un nouveau défi: accéder au Conseil national en automne 2007. Dora Andres a également exprimé son intention d'entrer au parlement fédéral, au Conseil des Etats.

En difficulté aussi dans le canton de Berne, le Parti radical entre dès lors très tôt en campagne: «C'est un avantage pour mobiliser et électriser nos troupes», affirme Johannes Matyassy. Qui dit disposer de personnalités tout à fait capables de reprendre le flambeau ministériel bernois. Mais lui ne sera pas en lice.

La campagne s'annonce très chaude dans le Jura bernois, à qui la Constitution bernoise garantit l'un des sept fauteuils du gouvernement. «Même si nous n'y sommes pas abonnés», dit Johannes Matyassy, le Parti radical entend conserver le siège francophone: la présidente Béatrice Devaux Stilli est partante. D'autres noms circulent, tels ceux de l'industriel Francis Koller ou du jeune député Sylvain Astier.

Les autres partis ne manqueront pas d'exprimer leur appétit, frustrés jusqu'ici de ne pouvoir déboulonner Mario Annoni. En bisbille avec le Parti radical, l'UDC pourrait revendiquer le fauteuil francophone et prendre la majorité au gouvernement. Le nom du juge Christian Herrmann est avancé.

Ayant échoué avec Chantal Bornoz Flück en 2002, la gauche jurassienne bernoise peut l'emporter en profilant un candidat charismatique. Les socialistes devront opérer le bon choix, entre Philippe Perrenoud, Gabriel Zürcher ou encore le préfet de Courtelary, Antoine Bigler, susceptible de rallier les suffrages du Parti socialiste du Jura bernois et du Parti socialiste autonomiste.