C’est le chantier du siècle en Valais. Commencée en 2010, la troisième correction du Rhône (R3) doit sécuriser la plaine contre les risques de débordement du fleuve. Les travaux réalisés permettront ainsi de protéger quelque 100 000 personnes et d’empêcher des dégâts qui pourraient se chiffrer à près de 20 milliards de francs en cas de crue majeure. Souvent remis en question, le projet fait grincer de nouvelles dents. En cause, cette fois-ci, les matériaux pierreux. R3 nécessitera, au total, 1,7 million de mètres cubes de blocs d’enrochement pour protéger les berges contre l’érosion. Et, malgré une abondance de roche en Valais, ces pierres devraient venir de l’étranger, de France ou d’Italie.

Les premiers travaux déjà réalisés sur le cours d’eau confirment cette tendance. «Sur le chantier de Viège, nous avons constaté que les entreprises mandatées s’approvisionnent principalement en Italie, bien que ce soient des entreprises locales», reconnaît Tony Arborino, le chef de l’Office cantonal de la construction du fleuve. Et le Rhône n’est pas la seule rivière concernée par cette problématique. En mai, Le Nouvelliste révélait que les pierres utilisées pour sécuriser les torrents de Chamoson, à la suite de la lave torrentielle meurtrière d’août 2019, provenaient de carrières transalpines. La situation a été similaire en Anniviers. Des blocs d’enrochement italiens ont été utilisés lors des travaux qui ont suivi la crue de la Navizence en juillet 2018.

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Entre 15 et 40% de matériaux importés

Président de l’Association valaisanne de l’industrie des graviers et du béton, Luis Ricardo confirme que, selon des estimations récentes, 150 000 tonnes de sables et graviers (environ 15% de la consommation valaisanne) et 10 000 à 20 000 tonnes de blocs (environ 40% de la consommation valaisanne) sont importés annuellement depuis la France et l’Italie. Cette réalité fait fulminer l’Association valaisanne des entrepreneurs (AVE) et son directeur, Serge Métrailler. Il l’a fait savoir à de nombreuses reprises par courrier à l’Etat du Valais.

Et le ton est à la hauteur du mécontentement. «Nos interrogations, agacements et réquisitions s’adressent et s’intéressent à un système si lourdement implanté qu’il a pour conséquence le non-respect de décisions démocratiques du Grand Conseil, la non-prise en compte de besoins essentiels de notre canton ou encore l’abandon de toute ambition en matière d’amélioration écologique ou de développement durable», écrit-il, notamment, dans une missive datée du 22 avril dernier.

Pour celui qui est également député PDC au Grand Conseil, cette réalité découle du manque de carrières sur le territoire valaisan, qui engendre une double problématique. Premièrement, un manque de matière première et, deuxièmement, une situation de monopole, de trois ou quatre grosses carrières, qui maintient les prix à un tarif élevé et incite donc les entreprises à s’approvisionner en Italie ou en France, où les tarifs sont près de 30% inférieurs.

Il insiste par ailleurs sur la responsabilité de l’Etat du Valais dans ce dossier. «En acceptant un de mes postulats, le Grand Conseil a demandé au Conseil d’Etat d’augmenter le nombre de carrières en Valais. Or, rien ne bouge», tonne-t-il, critiquant également le non-respect du plan directeur cantonal dans lequel il est notamment spécifié que le canton doit «assurer l’approvisionnement en matériaux par l’ouverture suffisante de sites», mais aussi «favoriser l’utilisation des matériaux indigènes à celle des matériaux d’importation».

«L’AVE doit être cohérente»

A l’Etat du Valais, on ne partage pas cet avis. Pour Thierry Pralong, chef de la section eaux de surface et déchets au sein du Service cantonal de l’environnement, l’importation de roche est principalement due à la législation sur les marchés publics, voulue par le législateur. Il renvoie donc la balle aux entrepreneurs, qui vont se fournir là où la matière première est moins chère. «L’AVE doit être cohérente avec ses remarques. Ses membres doivent jouer le jeu et miser sur le local», souligne Thierry Pralong. Le serpent qui se mord la queue.

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Concernant l’ouverture de nouveaux sites d’extraction, Jean-Yves Délèze, géologue chargé des carrières et des gravières au sein du Service cantonal des forêts, des cours d’eau et du paysage, estime que le canton a fait sa part du travail. «Nous avons identifié une vingtaine de sites qui pourraient faire l’objet d’une extension ou accueillir de nouvelles carrières ou gravières», indique-t-il. Mais il insiste: «Ce n’est pas à l’Etat d’ouvrir des sites d’extraction. Il appartient aux entreprises de le faire et d’entamer les démarches en ce sens auprès des communes.»

Plus facile à dire qu’à faire. «Aujourd’hui, c’est un parcours du combattant pour obtenir une extension ou ouvrir un nouveau site, indique Luis Ricardo. Entre les oppositions des organisations de protection de l’environnement et celles des voisins du potentiel site, qui ne veulent pas des nuisances qu’il impliquerait, ou encore les exigences des services de l’Etat, c’est quasiment mission impossible.» La Suisse et le canton ont besoin de matière première pour développer et assurer la pérennité des infrastructures, une prise de conscience et une volonté politique sont nécessaires, renchérit-il.

«Tout le monde est un peu coupable»

S’ils ne sont pas d’accord sur les causes, tous les acteurs se retrouvent sur un point: l’importation de pierres étrangères est une aberration, notamment d’un point de vue écologique. En définitive, «personne n’est satisfait de la situation et tout le monde est un peu coupable», résume Thomas Knubel, le secrétaire général adjoint du Département de la mobilité, du territoire et de l’environnement et président de la sous-commission Ressources minérales, qui ajoute: «Nous souhaiterions tous avancer dans ce dossier, mais personne ne trouve la solution.» Et s’il suffisait de regarder chez son voisin? Pionnier en la matière, le canton de Vaud a introduit, dans ses soumissions, la possibilité pour le soumissionnaire d’indiquer la plus-value sur les matériaux pierreux indigènes.

L’Etat de Vaud a donc entre les mains tous les outils pour décider en toute connaissance de cause. Car, comme le soutient Luis Ricardo, «le prix est une chose, mais nous devons réfléchir à tous les retours sur investissement si vous achetez en Suisse, que ce soit l’impôt sur le bénéfice des entreprises, ceux payés par les employés ou la consommation réalisée par ces derniers. Au final, selon les cas, tout cela additionné est plus élevé que la différence de prix des matériaux. Par ailleurs, en achetant à l’étranger, nous perdons des emplois, affaiblissons la compétitivité et le savoir-faire de la Suisse.» Reste à savoir si le Valais va suivre l’exemple de son voisin.