Santé 

Après Vaud, Genève refuse la création d’une assurance dentaire

Rejetée à 54,76%, l’initiative du Parti du travail «Pour le remboursement des soins dentaires» subit le même sort que son équivalent vaudois il y a un an. Le PDC veut revenir à la charge avec un projet plus modeste, axé sur la prévention et le dépistage

La gauche espérait un sursaut de l’électorat MCG, un élan des classes moyennes inférieures étranglées par le coût des soins dentaires. Cela n’a pas suffi. Avec 54,76% de non, Genève a rejeté, dimanche, l’initiative «Pour le remboursement des soins dentaires» lancée par le Parti du travail. En mars dernier déjà, le canton de Vaud avait refusé à 57,5% un projet similaire porté par l’extrême gauche.

Le texte, soutenu par l’ensemble de la gauche et les syndicats, demandait à l’Etat d’introduire une «assurance obligatoire pour les soins dentaires de base» financée par un prélèvement paritaire de 1%, similaire à celui de l’AVS. Largement débattue au cours de la campagne, la question du financement, entre 150 et 260 millions de francs annuels, a visiblement crispé les fronts. Les «effets pervers» évoqués par la droite et la peur d’une «LAMal bis» ont achevé de décourager les votants. 

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S’il encaisse la défaite, Jean Batou, député d’Ensemble à gauche au Grand Conseil genevois, souligne le «résultat honorable» obtenu, tout comme le taux de participation élevé (43,83%). Un symbole fort: «Pour la première fois depuis très longtemps, nous sommes parvenus à mener un débat pour une nouvelle assurance sociale et non pas pour sauver des prestations revues à la baisse.»

«Les dents font partie du corps»

A l’issue d’une campagne musclée, où les deux camps n’ont cessé de brandir çà et là quantité de chiffres et de statistiques, les initiants n’ont pas toujours été très clairs. «Peut-être aurait-il fallu définir en amont quels soins seraient pris en charge, reconnaît Jean Batou. Et mieux expliquer qu’en réalité 0,5% de la masse salariale cantonale suffisait à financer une assurance solidaire.» Le député pointe toutefois «les moyens financiers presque indécents» déployés par les opposants. «De même, la mobilisation des dentistes qui se sont souvent adressés à leurs patients était déplacée. Sans doute craignaient-ils un contrôle de l’Etat sur les tarifs pratiqués.»

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La gauche de la gauche compte néanmoins poursuivre la bataille pour faire reconnaître les soins dentaires comme un problème de santé publique, révélateur des inégalités sociales: «Les dents font partie du corps, il n’y a pas de raison qu’elles soient laissées à la seule charge du patient», martèle Jean Batou, qui envisage de revenir prochainement devant le parlement avec des propositions.

«Mauvaise solution à un vrai problème»

A droite, le soulagement est de mise. «Les Genevois ont refusé une mauvaise solution à un vrai problème, salue Pierre Conne, député PLR et ancien médecin. Nos arguments ont été entendus: une assurance en tant que telle ne résoudrait pas le problème voire risquerait de détériorer l’état de santé bucco-dentaire de la population. Derrière des soins remboursés, il y avait surtout le risque de voir les coûts de la santé augmenter.»

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Au vu du score net mais toutefois pas écrasant, Pierre Conne reste prudent: «Il n’y a pas lieu de pavoiser, le problème de fond subsiste, à savoir, comment améliorer l’accès aux soins dentaires.» A ses yeux, il manque aujourd’hui une vision d’ensemble, un programme de santé publique axé sur la prévention et le dépistage. «Ce que le contre-projet de loi constitutionnel, balayé par une majorité du Grand Conseil, proposait.»

Ressusciter le contre-projet?

Pourrait-on le voir ressusciter? C’est en tout cas l’idée du PDC. «La question posée aujourd’hui était juste, c’est la réponse qui était dangereuse au niveau du coût du travail, estime Bertrand Buchs, député PDC. Nous allons revenir avec un projet qui comprend notamment deux détartrages gratuits par année et une prévention après 18 ans.» Coût estimé: 30 millions de francs. Pour le financer, le parti a déjà déposé une motion pour taxer les produits sucrés. Des propositions «plus réalistes», qui permettraient de «construire les choses petit à petit». Plus largement, Bertrand Buchs estime que le débat doit avoir lieu au niveau fédéral: «Il faut demander que la LAMal soit réformée en incluant les soins dentaires.»

Les dentistes satisfaits

Satisfaction et soulagement également du côté de la profession. «La population a compris les enjeux réels de cette initiative et en a évité les pièges», se félicite Martine Riesen, présidente de l’Association des médecins-dentistes genevois, soulignant qu’il a été très difficile pour les dentistes de communiquer dans un débat aussi dogmatique. «Contrairement au message alarmiste diffusé par les initiants, l’état de santé bucco-dentaire de la population suisse est très bon en comparaison internationale.»

Nous sommes prêts à intensifier la prévention et à collaborer avec les autorités pour augmenter les mesures ciblées en faveur des groupes à risque: les personnes âgées, les migrants, les personnes en situation de précarité qui n’ont pas droit aux prestations sociales. On pourrait imaginer une aide financière basée sur le modèle de l’assistance juridique. La balle est dans le camp de l’Etat

Martine Riesen, présidente de l’Association des médecins-dentistes genevois

La votation semble toutefois avoir validé le malaise d’une partie de la population. «Dans la rue, sur les stands, la profession a pris conscience des problèmes rencontrés, confie Martine Riesen. Nous sommes prêts à intensifier la prévention et à collaborer avec les autorités pour augmenter les mesures ciblées en faveur des groupes à risque: les personnes âgées, les migrants, les personnes en situation de précarité qui n’ont pas droit aux prestations sociales. On pourrait imaginer une aide financière basée sur le modèle de l’assistance juridique. La balle est dans le camp de l’Etat.»

Une classe moyenne «qui ne reçoit rien mais qui paye tout»

Par la voix du ministre de la santé Mauro Poggia, le conseil d'Etat genevois, opposé à l'initiative, a réaffirmé sa préoccupation à l'égard d'une classe moyenne «qui ne reçoit rien mais qui paye tout», quitte à se mettre en danger en allant se faire soigner à l'étranger.   

Selon les chiffres de l’Office fédéral de la statistique (OFS), chaque citoyen dépense en moyenne 43 francs par mois, soit 516 francs par an, pour soigner ses dents. Toujours selon l’OFS, environ 7% de la population y renonce faute de moyens financiers. D’après les initiants, ce chiffre s’élèverait à 15% à Genève.

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