Serait-ce une nouvelle spécialité genevoise? Au bout du Léman, on ne semble guère avoir de scrupules à organiser de coûteux concours d'architecture pour jeter aux orties les lauréats à la fin. Mais désormais, les professionnels ont décidé de riposter. Le recours déposé par le bureau lausannois L-architectes contre l'organisation d'un second concours pour le projet de la Maison de la Paix, dont Le Temps s'est fait l'écho jeudi, a fait office de catharsis: suivant l'exemple de leurs consœurs, les architectes Bakker & Blanc se fâchent à leur tour. Lauréats du concours organisé par la Ville de Genève en 2004 pour le réaménagement de la Rade, ils viennent d'être écartés. Mais ne comptent pas en rester là.

Près d'un million englouti

«Une fois de plus, on roule la profession dans la farine.» Le constat d'Alexandre Blanc, à l'origine avec son associé Marco Bakker du projet des pavillons de bronze qui devaient s'installer sur le site idyllique de la Rade, est à la mesure de sa déception. Après trois ans de collaboration plus ou moins suivie avec la Ville, le bureau lauréat s'est vu signifier la fin de son mandat par Rémy Pagani, magistrat d'A gauche toute! chargé de l'Aménagement municipal.

Séance «exécrable»

A en croire Alexandre Blanc, l'affaire s'est mal terminée: «Notre dernière séance avec la Ville a été exécrable, nous nous sommes sentis dénigrés.» Il y a pis, dénonce l'architecte: «La commune ne veut nous indemniser que partiellement. Mais on ne va pas se laisser faire! J'espère que nous ne devrons pas aller jusqu'au tribunal, mais à ce stade, il n'est pas exclu que l'on engage une procédure.»

Alexandre Blanc n'hésite pas à pointer du doigt ce nouveau gaspillage puisque, selon ses calculs, près d'un million de francs ont été engloutis pour l'organisation du concours, les honoraires, ainsi le prototype que la Ville a souhaité exposer sur la Rade. Sur un projet devisé à 3,7 millions, ce n'est pas rien. «On engage la profession, les deniers publics, puis on sucre tout d'un revers de la main», s'indigne l'architecte lausannois.

Otage des politiques

Comme souvent à Genève, le projet architectural s'est vite retrouvé l'otage des luttes politiques. D'emblée, les pavillons en bronze soutenus par l'ex-magistrat Christian Ferrazino, membre d'A gauche toute!, avaient déchaîné les passions. Censés marquer longtemps le paysage qui rend Genève célèbre dans le monde, les maisonnettes devaient accueillir les glaciers, les magasins de souvenir, les billetteries et les toilettes publiques dès l'été 2005. Pour convaincre les Genevois, la Ville a investi dans un prototype, qui a divisé la population.

Mais parmi les élus, certains ont décidé de condamner le projet: en 2006, le ministre libéral Mark Muller a fait savoir qu'il n'autoriserait jamais la création des «bunkers», car ils relevaient, selon lui, de «l'erreur urbanistique». En Ville, les élus de droite se sont empressés de lui emboîter le pas en lançant, avec succès, un référendum contre les pavillons. Et depuis, Rémy Pagani temporise. Il promet de présenter un contre-projet fédérateur si les référendaires renoncent à leur texte.

Le bureau Bakker & Blanc a bien tenté de modifier son projet, notamment en proposant des pavillons de verre, puisque le bronze chagrinait. «Cela ne convenait pas, ils se seraient transformés en thermos en été. De plus, leur entretien aurait été beaucoup trop onéreux», argumente Rémy Pagani. «Nous avons alors proposé de faire évoluer encore le projet, mais le dialogue a été rompu, accuse Alexandre Blanc. Nous allons donc écrire à la Ville pour réfuter ses conclusions», prévient-il.

La profession en colère

Mercredi, les Lausannois ont exposé leur situation à l'assemblée de la Fédération des architectes suisses (FAS). Président de la section genevoise, Philippe Bonhôte déplore «un gâchis». Et souligne que ce type de cafouillage «discrédite» les concours d'architecture, qui ne peuvent fonctionner que si les concurrents donnent le meilleur d'eux-mêmes. «Pour cela, ils doivent avoir l'assurance que le lauréat pourra aller jusqu'au bout», explique-t-il.

«Pour des critères de goût»

Sa déception est partagée par d'autres professionnels, comme Nicolas Vaucher, membre du comité de la FAS: «Encore un projet urbain qui capote à cause des politiques», regrette-t-il. Il sait de quoi il parle: son bureau avait remporté un concours pour le réaménagement de la Place des Alpes, mais il n'a pas pu le réaliser. Même consternation de Patrick Aeby, ex-président de la section genevoise de la FAS, qui estime que «le cas des pavillons de bronze est encore plus grave que celui de la Maison de la Paix, parce qu'on a abandonné le projet pour des critères de goût, et que l'on ne prévoit même pas d'organiser un nouveau concours.» Les associations professionnelles estiment que Genève est un cas particulier en Suisse dans le domaine des concours organisés pour du beurre. Selon Philippe Bonhôte, les éternels conflits politiques qui prennent le dessus sur l'architecture ne présagent rien de bon pour l'avenir d'un autre projet urbanistique, autrement plus dense: la Praille-Acacias-Vernets.