«Insupportable… un chemin de croix… mauvaise volonté»: voilà quelques-uns des termes employés par les magistrats suisses pour décrire l'état – désastreux – de la coopération judiciaire entre la Suisse et le Liechtenstein. Ce problème, évoqué régulièrement dans les milieux judiciaires, devient de plus en plus politique: le 24 janvier, le ministre des Affaires étrangères Joseph Deiss se rendra au Liechtenstein pour un tour d'horizon des relations bilatérales avec les autorités de la principauté, prévu de longue date. «Il est clair qu'il parlera aussi des mesures à prendre pour améliorer l'entraide judiciaire dans les questions de blanchiment», explique son porte-parole, Ruedi Christen.

Le problème est brûlant, car cette visite survient au moment où le Liechtenstein est sur la sellette pour son rôle dans les réseaux internationaux de recyclage d'argent sale (lire Le Temps du 8 janvier). Depuis plusieurs mois, les magistrats suisses réunis au sein de la Commission des directeurs cantonaux de justice et police demandent au Conseil fédéral de trouver des solutions au problème de l'entraide judiciaire. La même commission a mis le sujet à l'ordre du jour de sa prochaine réunion et l'Office fédéral de la police a élaboré un «catalogue des problèmes» dans le but de négocier un nouveau traité d'entraide avec le Liechtenstein. Son directeur, Anton Widmer, a écrit au gouvernement de la principauté au mois de décembre pour s'informer de ses intentions dans ce domaine, sans recevoir jusqu'ici de réponse.

Alors que la collaboration judiciaire entre la Suisse et les autres pays européens ne cesse de s'intensifier, le Liechtenstein fait preuve d'une volonté d'obstruction qui exaspère les magistrats suisses. Le fait que la principauté ne veuille communiquer qu'en allemand, même avec des magistrats francophones, n'est qu'un problème mineur. Nettement plus gênant est le refus systématique opposé par Vaduz à la venue de policiers étrangers sur son sol, alors que ce type de visite est devenu monnaie courante entre Etats européens et permet de faire progresser les enquêtes. A cela s'ajoute l'infinie lenteur des Liechtensteinois lorsqu'il s'agit d'éclaircir des affaires de blanchiment d'argent qui, bien souvent, passent par une société écran de la principauté. Il a ainsi fallu deux ans d'efforts à un juge romand qui tentait de retrouver plusieurs millions de francs dérobés par escroquerie pour obtenir du Liechtenstein les renseignements nécessaires. Dans un autre cas, le micro-Etat a refusé l'entraide judiciaire à un canton romand qui tentait de faire saisir de l'argent sale, tout en demandant – avec un certain «culot», selon un magistrat suisse – que lui soient communiquées toutes les informations nécessaires pour ouvrir sa propre enquête.

Dans l'enquête concernant Sergueï Mikhaïlov, acquitté en 1998, la collaboration s'est révélée plus facile avec la Grèce ou la Russie qu'avec le Liechtenstein. «Nous avons le sentiment que ces méthodes sont une manière de neutraliser les demandes d'entraide étrangères pour éviter d'avoir des comptes à rendre», explique un juge. Mais les Suisses semblent d'autant moins enclins à tolérer ce genre d'obstruction que le Liechtenstein devient un véritable concurrent pour la place financière helvétique.

La pression de la Suisse ne rend que plus inconfortable la position internationale de la principauté, qui doit déjà se défendre contre les accusations allemandes de blanchiment à grande échelle. Plusieurs de ses établissements financiers ont porté plainte contre le gouvernement allemand, qui a produit un rapport secret concernant le recyclage d'argent sale au Liechtenstein. Mais d'autres pays entrent en jeu: une délégation parlementaire française a visité le Liechtenstein vendredi, non sans avoir exprimé son déplaisir de n'être pas reçue par le chef du gouvernement, Mario Frick. Mardi, les autorités de Vaduz ont exprimé leur mécontement à l'égard des députés français, arguant qu'ils «ont eu tout loisir de s'informer des mesures prises en matière de blanchiment d'argent».