«Si la femme de chez nous ne reconnaît pas que son mari, ou son père, ou son frère, ou son fils, sont les meilleurs représentants de ses aspirations les plus légitimes, c’est-à-dire si elle ne reconnaît pas que des êtres vivants, capables d’aimer, sont ses porte-parole les plus sûrs, nourrit-elle vraiment l’espoir d’être mieux respectée et défendue par les êtres anonymes et froids que sont les partis, qui ne naissent pas de l’amour de la vie, mais de la concurrence des appétits?»

Formulé par un lecteur du Journal de Genève dans les semaines qui précèdent la première votation fédérale sur l’introduction du suffrage féminin, le 1er février 1959, ce plaidoyer un peu plaintif résume bien tout un pan des arguments avancés, tout au long de la longue lutte des femmes suisses pour accéder au statut de citoyennes, pour leur barrer le chemin.

Les femmes, répètent les adversaires de leur émancipation depuis la fin du XIXe siècle, ont partie liée avec ces valeurs supérieures que sont la nature, l’amour, le dévouement, la gratuité du don. Les «jeter brutalement dans l’arène politique», comme le formule, toujours en 1959, une avocate genevoise opposée au suffrage, les exposerait à une contamination dommageable pour ces valeurs mêmes. La femme, en somme, est trop bien pour voter: «Son intelligence, sa sensibilité, son besoin de dévouement, la destinent tout naturellement à des tâches plus élevées et plus nobles.»

C’est la façon gentille de dire les choses. Il y en a une autre: «Mesdames, assène en 1935 un autre lecteur du Journal , affranchissez-vous du couturier et, si vous n’avez pas ce courage, ne prétendez pas que vous aurez tous les autres!» Et gare à celles qui refusent de se spécialiser dans le dévouement et réclament des droits. Pour voter – ou, pire, faire de la politique – les femmes négligeront leurs obligations maternelles, délaisseront leur foyer.

Cet argument martelé sans désemparer depuis la première votation cantonale sur le suffrage féminin, tenue à Neuchâtel en 1919, est particulièrement présent sur les affiches où quelques traits simples – un chat dans un berceau, une mouche sur une lolette – suffisent à évoquer un fantasme nourri par les modifications du marché du travail, qui voient l’activité économique des femmes s’exercer toujours plus en dehors du cadre familial. Le thème du foyer déserté – avec sa kyrielle de dommages collatéraux dans le domaine du bien-être des mâles et de l’éducation des enfants – sert aussi bien à réclamer dans les années 1930 l’expulsion des femmes des métiers enviables – enseignement, bureau – où des chômeurs masculins convoitent leurs places qu’à leur contester le droit de vote jusque dans les années 1960.

Si les femmes sont si indispensables au foyer que même le temps de se rendre à l’isoloir fait défaut à une bonne mère, elles sont tout aussi malvenues ailleurs. Leur arrivée bouleverserait les mœurs politiques, assurent certains qui entrevoient la disparition de ces rites fondateurs que sont les réunions arrosées au bistrot et les plaisanteries grasses. Ou alors, reprennent d’autres, plus finauds, si c’est pour ne rien changer, à quoi bon leur donner le droit de vote?

Cette irruption importune de femelles venues tout régenter dans le pré carré des mâles est symbolisée à la perfection par la suffragette, le plus souvent représentée sous les traits d’une célibataire disgracieuse qui utilise le combat pour le droit de vote pour exprimer ses innombrables frustrations. Les vraies femmes – sous entendu, voire parfois dit expressément, les jolies femmes – ne veulent pas de ce droit – n’ont-elles pas infiniment plus de pouvoir du fait de leur séduction que n’importe quel citoyen en pantalons? Cette dernière conviction survivra gaillardement à trois consultations cantonales tenues à Genève, Bâle et Zurich entre 1952 et 1955, où les femmes ont à chaque fois marqué à une nette majorité leur désir d’obtenir des droits politiques.

Car les faits ont peu de prise sur des positions campées avant tout sur les représentations intimes de chacun, si vite réveillées que les adversaires du suffrage féminin, tous ceux qui ont étudié la question le relèvent, s’expriment proportionnellement beaucoup moins que leurs adversaires dans tous les débats politiques précédant les nombreuses votations organisées sur le sujet aux niveaux des cantons, des communes et, en 1959 et 1971, de la Confédération.

De nombreux arguments anti-suffragistes, dans ces conditions, traversent pratiquement inchangés le demi-siècle qui sépare la votation de Neuchâtel de la victoire fédérale de 1971. Tout au plus constate-t-on que les affirmations les plus nettes sur l’incompétence féminine tendent à s’effacer peu à peu, tandis que montent en puissance les arguments d’opportunité: mieux vaut commencer au niveau fédéral – ou cantonal quand la question se pose au niveau fédéral; la démocratie directe, particulièrement exigeante, imposerait un poids trop lourd aux femmes; les étrangères, qui obtiennent alors la nationalité dès leur mariage avec un Suisse, pourraient voter sans rien connaître de nos institutions. Le vote féminin ferait le jeu des rouges, ou des curés – un souci qui explique sans doute l’opposition du Parti radical genevois jusqu’au seuil de 1959. Et surtout, surtout: les femmes ne font pas de service militaire, elles ne sauraient donc devenir des citoyennes à part entière.

Tout n’est pas bon à dire. En juin 1901, le comité central de la Société de Zofingue consacre, signe d’un esprit pionnier, sa discussion annuelle à la question du suffrage féminin. Les membres, surtout alémaniques qui s’y disent opposés, ne font pas dans la dentelle: l’infériorité «physiologique et intellectuelle» des femmes, assènent-ils doctement, est inscrite dans la nature; leur cerveau moins développé limite leurs performances dans le domaine de la pensée sérieuse. Dans les débats destinés au grand public, on préfère tourner différemment l’antinomie entre féminité et toute forme de pouvoir. Si les femmes s’intéressent à la politique, dira-t-on plus volontiers – ou vont à l’université, accèdent à des métiers enviables, etc. – elles perdront «ce charme de grâce qui est le plus bel apanage de leur sexe», pour le dire avec un autre participant au débat de Zofingue. Ce qui se traduira, enchaîne un opposant de 1959, par la disparition de la courtoisie masculine. Car «personne ne me prouvera qu’il soit évidemment normal qu’un quinquagénaire moyennement robuste donne sa place dans l’autobus à une jeune femme à qui il pourra, le samedi suivant, tendre l’estampille».

Au-delà de la misogynie perceptible dans beaucoup de ces plaidoyers pour le statu quo, s’exprime un désarroi sincère face aux changements qui marquent les rapports entre femmes et hommes depuis la fin du XIXe siècle. Un argument, illustré avec vigueur par de nombreuses affiches, résume ces craintes: la politisation des femmes amènera la discorde dans les foyers. Les choix politiques de l’homme seront mis en question, voire combattus, sous le toit où après une rude journée de travail, il a pourtant droit à la paix et au repos.

L’émancipation féminine est un facteur de désordre. Si les craintes liées au suffrage féminin semblent aujourd’hui bien exagérées, y compris sans doute dans le camp conservateur où se recrutaient la plupart de ses adversaires, cette conviction n’a pas disparu. On l’a vue réémerger dans le débat autour de la modification de la loi sur le nom de famille. Et c’est encore elle qui sous-tend le soutien revendiqué par l’UDC aux familles traditionnelles, dont les parents «assument pleinement leurs responsabilités envers leurs enfants» – entendez n’en confient pas la garde à une crèche ou à une école enfantine pratiquant l’horaire continu.